Ne pas porter le voile n’est pas un signe sans équivoque de modernité. Le porter ou ne pas le porter résulte d’itinéraires familiaux, sociaux, scolaires qui n’ont souvent aucun lien avec l’idéologie religieuse sauf dans les pays où le port est obligatoire et là le problème est autre encore que plus politique que religieux.Aussi il n’est pas question de réduire la réponse à l’attitude abominable de la droite française et de beaucoup d’officiels français à se débarrasser du voile, c’est même réducteur et signe de l’absence de toute intelligence des faits en cours. 

En tant que Musulmans, du moins pour ceux d’entre nous soucieux de progrès et de liberté, nous sommes attelés à une relecture des enseignements de l’islam, des représentations dominantes qui en découlent, des lois complètement dépassées que la charia a édictées notamment celles concernant les femmes, lois rétrogrades et inadmissibles de nos jours au vu de l’évolution de nos sociétés.

C’est une obligation incontournable, une nécessaire révolution culturelle consistant à remettre le livre sacré à la place qui lui convient dans l’histoire tout en le respectant et en le gardant comme livre de chevet pour ceux qui y tiennent. Le mensonge consiste chez nous à dédouaner le livre en en faisant un enseignement valable pour tous les temps et tous les lieux.  Mais une telle posture de réforme profonde n’a rien à voir avec ce qui se passe en France. Pour la simple raison que réduire le problème là-bas  au voile, et de façon plus générale à l’islam, est un pur mensonge, une façon d’éluder les problèmes économiques de fond qu’affronte ce pays.

Il y a des voix courageuses et humanistes qui le disent ouvertement. La dénonciation du voile prend cependant des allures haineuses et racistes résultant quasiment de réflexes coloniaux que l’on croyait morts et enterrés. Certes le problème de la négociation de l’islam et de la modernité en France existe, mais il n’est pas à résoudre de façon simpliste par l’interdiction et la dénonciation du voile. Et c’est l’affaire des Français eux-mêmes. Une affaire qui n’est pas à exporter en la mettant sur le dos d’un islam mondialisé. Une affaire qui n’est pas la nôtre.En tout cas au Maroc et dans d’autres pays arabes, le voile ne saurait constituer en aucun cas l’arbre qui cache la forêt.

Le problème est d’abord politique, d’abord celui du partage du pouvoir, du partage de la décision, de la concertation dans l’élaboration des lois propres à promouvoir un statut digne et libre pour le citoyen. Et cela suppose prioritairement, vu les dégâts en place, de révolutionner l’école, de garantir les droits à la santé, de promouvoir l’emploi par le partage des richesses et la mise en place d’une entreprise nationale et patriotique et non pas comme cela a lieu par la concentration flagrante des richesses grâce à la monopolisation du pouvoir politique.

Notre pays se voit gravement saigné par la fuite de ses cerveaux, ingénieurs, médecins, techniciens. Tous ne vont pas ailleurs pour se débarrasser du voile, mais pour travailler, pour réussir, pour voir leurs compétences reconnues. Alors portez ou ne portez pas un voile, c’est votre affaire personnelle qui n’intéresse pas les autres. Notre tâche commune, le devoir qui nous attend, c’est la lutte pour la démocratie, pour la liberté et le partage des richesses qui conditionnent tout le reste.

Par Mohemmed EnnajiHistorien, Sociologue et Economiste marocain. Il est l’auteur de, entre autres, Le Corps Enchaîné et Le Fils du Prophète