Michel Crozier, sociologue français, définissait la bureaucratie comme suit : un système incapable de se corriger en fonction de ses erreurs, puisque ses dysfonctionnements sont les piliers de son équilibre. Comme la bureaucratie, tout système politico-économique établi se défend pour continuer à exister, malgré ses dysfonctionnements, vu que ces derniers sont devenus les fondements de la suprématie de la classe dirigeante. 

La crise du COVID-19 a paradoxalement créé autant de peurs que d’espoirs. Plusieurs chefs d’Etat, politiciens, penseurs, économistes, … nous prédisent un changement de système et une revalorisation de l’Etat protecteur et de son rôle comme acteur axial de la garantie de conditions décentes de vie pour tous.

Cet horizon fait non seulement partie des alternatives probables, mais semble nécessaire (aussi rationnellement qu’humainement) pour le sauvetage du règne humain sur la terre ; et ce face aux risques pandémiques (dont le COVID-19 n’est qu’une manifestation) et écologiques (qui sont encore plus critiques). Tout le monde en est conscient, mais est-ce suffisant ?

L’histoire n’avance pas par la seule prise de conscience, ni par la loi de la majorité. Le monde change par le pouvoir d’infléchir et la puissance d’agir.

Chez les plus puissants, il n’y a aucun intérêt à faire changer les choses, tellement les dysfonctionnements du système ont servi leurs intérêts. Des corridors ouverts en faveur de l’investissement privé dans les secteurs sociaux et vitaux, les font obéir aux lois du marché et tout le monde en profite : des capitalistes qui s’attaquent à des secteurs à la rentabilité juteuse, des banques qui financent des investissements aux débouchés garantis (des patients solvables, assurés ou prêts à s’endetter), des politiciens corrompus qui protègent leurs mécènes par la détérioration programmée du secteur public, des syndicats caches-misères …

Casser cette sphère, tuer ce serpent qui se mord la queue, suppose une stratégie de refonte aussi courageuse que périlleuse, mais nécessaire à la survie de l’humanité et à l’anticipation du pire. 

Sans une attaque frontale contre les intérêts cancérigènes d’une certaine classe dirigeante qui est à l’origine du système tel qu’il est, c’est à dire de l’hyper-libéralisation, de la dérégulation, de la marchandisation des services publics (dont la santé et l’éducation) ; sans la limitation de ses pouvoirs et l’assèchement de ses capacités à biaiser la gouvernance en sa faveur, le système se réinventera à l’identique en se contentant de maquiller les marges. 

Cela est déjà arrivé, après la crise de 2008 dans la quasi-totalité des pays, y compris chez nous après les événements de février 2011. Dès maintenant, l’Etat doit donner des garanties concernant la promotion des systèmes publics de santé et d’éducation nationale qui montrent que notre pays pourra faire face à l’avenir à des pandémies et des catastrophes écologiques encore plus critiques.

Le Maroc a l’obligation de faire face à ses fragilités (pression hydrique, désertification, analphabétisme, distorsions sociales, déficit d’accès aux soins, …) et les déclarer comme urgences nationales.

Toutes les composantes de la nation, ou du moins de la classe moyenne (son rôle est capital) doivent se mobiliser dans ce sens. Le changement ne se décrète pas, disait Michel Crozier. Pire que cela, le changement ne s’offre pas non plus. Alors, comme le chantait Bob Marley : Get up, stand up : stand up for your rights !  

Hassan ChraibiUniversitaire et Chercheur en Sciences de Gestion. Il est Co-fondateur de la plateforme AnalyZ