Par Mohamed Ennaji

Nous sommes gâtés ce soir, gâtés d’être là, réunis sous l’enseigne du partage! Nous allons partager un bon moment, ça ne fait aucun doute, mais il se pourrait qu’à la fin nous ne soyons pas d’accord, que nos avis soient partagés, c’est-à-dire opposés! Le partage, mot lénifiant, ce mot qu’on nous vend aujourd’hui comme unifiant, porte en lui sans vergogne le reniement de son sens premier, originel. Sournois donc le vocable et problématique du coup! Il cache derrière un appel à l’unité et à la concorde un désaccord profond, une division qui ne dit pas son nom.

Il faut apprendre à se méfier des mots, à ne pas baisser la garde devant les plus sympathiques : les mots rassembleurs, cajoleurs : égalité, fraternité, tolérance… et partage évidemment. Il convient d’interroger leur genèse, d’essayer de savoir pourquoi on les sort du placard à un moment donné, et à quelle fin ? Mais limitons nous au nôtre, de quoi s’agit-il quand on parle de partage : il peut être question de gens riches qui donnent aux autres, d’une distribution alors, ou bien d’un partage de gâteau ou d’autre chose, ce qui donne une répartition. Mais il se peut aussi qu’il s’agisse de partage d’idées, de valeurs comme ce soir, mais là nous marchons sur des œufs, prudence prudence ! 

Gens de calcul, les économistes sont plus précis et n’y vont pas par quatre chemins : on partage une production, il en sort des profits, des salaires, des rentes. Ce partage-là, celui des richesses, a fait l’objet de luttes parfois sanglantes entre les classes sociales, pour en fixer les règles et protéger la part qui revient aux travailleurs. Sur ce plan le système capitaliste a montré ses limites en matière de justice sociale, en matière de partage. Même chez nous on ne traite plus du partage sous cet angle : on n’entend plus parler de réforme agraire  donc de distribution encore moins de révolution. 

La résurgence du thème du partage n’est pas un hasard.

Le partage aujourd’hui n’est pas un thème de concorde et d’harmonie mais un révélateur de crise, un slogan déterré du passé où il gisait, il se voit vidé de substance, il est flou, manque de netteté. Il traite de partage des valeurs, de dialogue des cultures, de tout sauf du partage réel  des richesses comme si celui-ci n’était plus à l’ordre jour. Il est miné par les mêmes ingrédients qu’un cousin à lui, la tolérance, comme tous les mots trompe-l’œil qui s’en rapprochent.

Un partage effectif des valeurs passe par le partage des richesses, la reconnaissance de l’effort, et le respect de la dignité de l’autre. Partager ne se réduit pas à accepter de vivre ensemble, encore un vocable dont on use et abuse, et de se montrer gentil alors que nos droits sont lésés.Les systèmes en général, à leur naissance, sont rassembleurs, intégrateurs en raison de l’enthousiasme de leurs adeptes. La Révolution française parle ainsi de fraternité et d’égalité. On fait appel au lien familial de la fraternité pour sceller l’unité, pour faire corps contre l’ennemi, on recourt aux liens de sang et non aux liens de classe.

Les religions aussi l’ont fait, l’islam en est un exemple parfait, eh bien la communauté de compagnons autour du Prophète, les sahaba, ont été décrétés au début « frères », et là il était question d’une fraternité donnant lieu à héritage comme entre frères de sang. Mais cette institution fraternelle a fait long feu, les frères de sang ont très vite repris leurs droits quand il s’agit de partage, les Quraychites ont un sens aigu du calcul.

Dans le système capitaliste, la recherche effrénée du profit a vite enterré la fraternité.J’ai dit que le partage est un thème de crise, les réseaux sociaux l’illustrent mieux encore. Le système capitaliste, incapable de satisfaire les besoins et les aspirations de tous ses membres, forge un univers parallèle, toujours dans la logique du profit, pour distraire la foule, lui donner l’illusion de partager. Le pain et le cirque comme dirait tel historien.

L’univers en question est l’internet, et plus exactement pour ce qui nous importe, les réseaux sociaux.  L’intitulé, réseau, interpelle fortement, il aurait pour ambition de reconstituer, si on le prend au mot, le lien social fragilisé ou même brisé. On se connecte en effet à internet, on cultive des relations n’est-ce pas. Ce qui laisse entendre qu’auparavant on était déconnecté,  c’est vrai pour une majorité laissée aux abords d’un système qui fonctionne au profit d’une toute petite minorité.  

Le réseau offre une opportunité de sociabilité théoriquement virtuelle, mais elle est ressentie comme réelle par l’usager. Les membres du réseau éprouvent une sensation de réinsertion en intégrant des groupes où ils retrouvent de la densité sociale. D’autant plus qu’à côté des amis dont chacun dispose sur son profil, d’autres groupes et sous groupes, se forment sans arrêt comme pour accroître l’illusion d’un lien qui s’approfondit, groupes de ceci groupes de cela, groupes qui naissent et se diversifient selon les affinités, disons les partages. En un mot, une société parallèle grouillant de vie.

La multiplicité des groupes crée un amas de cercles concentriques qui enveloppent l’être évoluant dans l’isolement, dans la solitude, une image censée lui procurer la chaleur et la considération manquantes. Le but est de requinquer l’individu écrasé par la précarité. On reforge le lien social sur des bases sans lien avec la réalité matérielle et sociale. Nos amis sur le réseau aiment ce que nous postons, n’est-ce pas ! Autrement dit ils nous aiment. Il peut leur arriver de partager nos post, ne l’oublions pas, c’est-à-dire en fin de compte nos avis, nos sentiments, nos désirs, nos ressentiments encore et mieux encore nos photos et nos images.

Nous nous sentons très proches les uns des autres, nous le croyons puisqu’il nous arrive d’en parler par écran interposé, il y a même le message personnel, privé, intime qui peut entrer en jeu lorsqu’on se sent encore plus proche, ce qui établit une échelle des liens entre réseauteurs. Il ne faut pas prendre ces sentiments à la légère, encore moins s’en moquer, l’imaginaire et les représentations qu’il suggère ont toujours fait vivre de l’illusion les sociétés en perte de repères ou à leur recherche. Ils sont à leur manière du concret.

Même à l’ère de la science et de la raison, on ne se moque pas d’un fidèle qui croit au paradis, il en est convaincu et peut de ce fait supporter la faim et même se donner la mort en martyr pour défendre sa croyance.Un univers virtuel est ainsi mis en place. Un univers non pas né des superstitions et de l’ignorance mais du progrès technologique et scientifique mais en même temps de la défaillance du lien social agonisant pour beaucoup de citoyens oubliés, mis à mal par la machine économique du profit dans un cadre où l’individu est esseulé pour faire face à ce monstre, ceux qu’on peut appeler  les sans-lien-social-fixe et bientôt sans domicile fixe. 

Nous sommes en présence d’une mascarade permanente, maintenue en parallèle du vécu réel, dont l’objectif inavoué, en même temps que gagner de l’argent, est de renflouer une réalité sociale en crise profonde, une société inapte à générer du lien efficace dont elle pourrait retirer une cohérence et une légitimité. 

Nous revenons d’une certaine façon à l’idéologie religieuse qui pose dès le départ le dilemme du partage et le résout par la projection dans l’horizon d’un univers à venir, d’une autre vie que l’ici-bas, celle d’un au-delà où les hommes bons seront récompensés et les méchants punis, où il y a un paradis et un enfer. Vivre ensemble est alors assumé pleinement même si le partage est reporté sine die, les pauvres attendront pour prendre leur revanche, la part du travail s’octroie au paradis. Mais cela a lieu dans des sociétés où l’exploitation du travail se passe à ciel ouvert, où l’esclavage est jugé normal, une société où le prélèvement du surplus créé par la force de travail est visible à l’œil nu, et où Dieu est nécessaire pour prendre en charge de calmer le jeu et de promettre un monde meilleur à venir, un monde où les hommes ne sont pas censés faire leur histoire. 

Dans les sociétés modernes le prélèvement est opaque, c’est-à-dire caché, c’est pour cela qu’on n’a pas besoin de Dieu pour le justifier, et c’est l’idéologie de l’égalité, de la fraternité, de la démocratie, et même l’économie politique qui prennent en charge de convaincre les gens que le partage est égal alors qu’il ne l’est pas. Aujourd’hui le voile est levé sur l’opacité, le système est parvenu à bout parce qu’il crée de façon injustifiée plus de richesses pour les plus riches et appauvrit les larges couches de la population qu’il fragilise.

La création d’univers virtuels comme les réseaux sociaux va avoir ce rôle magique d’un au-delà parallèle pour cultiver l’illusion du partage. Le système s’invente ainsi de nouveaux débouchés idéologiques. Le système fait fonction de prestidigitateur jouant sur les mirages dans un paysage social humainement désertifié. Il n’y a pas de système économique et social expansif à l’infini, le recours à des expédients est le signal d’une trajectoire asymptotique. Il y a une règle dans le système capitaliste qui veut que la recherche du profit trouve en elle-même ses limites, elle intervient quand des branches de l’industrie sont engorgées pour cause de surproduction.

Les réseaux sociaux  comportent, avec leur buzz, ce risque, ils portent en eux leur contraire puisqu’ils libèrent la parole, puisque la parole même maladroitement écrite, l’expression disons, n’est plus l’apanage des intellectuels et des classes aisées, les réseaux sociaux ouvrent la voie aux plus défavorisés, aux sans voix audible qui vont désormais en avoir une transmissible par surcroît. La parole et la contestation ne sont plus l’apanage des classes cultivées. Mais les pouvoirs apprennent, et le web, on le sait, facilite leur contrôle des sociétés et des individus qui se profilent d’une certaine façon nus sur les réseaux sociaux.

Le réseau est en fin de compte un univers illusoire, il n’a pas la même force de conviction que l’au-delà des religions. Certes un réseau miroite dans les liens entre ses membres un partage, il met à la disposition de l’adhérent un mur qui lui sert pour publier ses post, pour s’exprimer. On peut penser qu’il y a là comme un clin d’œil aux dazibaos de la révolution culturelle chinoise où l’on dénonçait et critiquait la bureaucratie dominante.

Mais un mur est un mur qui dénote les limites du réseau.Un mur réunit en effet, encore faut-il le franchir, mais il sépare plus facilement. Avec lui, on s’enferme, on ne s’ouvre pas. Derrière les murs, on confine les exclus, les excommuniés, les délinquants ! Le mur est donc loin d’être un simple espace de rencontre et d’échange, il fait référence souvent au conflit, au retrait, au refus de l’autre.

Etre au pied du mur c’est n’avoir plus le choix comme aller dans le mur revient à  s’empêtrer dans les problèmes. Certes, on dit de quelqu’un qu’il est arrivé dans nos murs, pour dire qu’il est parmi nous, mais coller au mur équivaut à une mise à mort.

L’amitié ne va pas si bien avec le mur de quelqu’un de fermé au dialogue ! Facebook est décidément un univers du paradoxe, le partage dessus est problématique. Le mur est-il l’augure de la prison dorée que serait le réseau pour ses abonnés !  


*Exposé nuits de la philosophie