Par Mehdi Alioua, Sociologue et Professeur à Sciences Po Rabat – UIR

À propos du sondage publié dans un quotidien sur ce que penseraient les Marocaines et les Marocains des relations sexuelles hors mariage et où on apprend que 88% seraient « contre », il me semble important d’écrire quelques lignes pour expliquer que ces réponses ne valent absolument rien.

Il faut d’abord rappeler qu’il ne s’agit nullement d’une enquête digne de ce nom, mais d’un sondage d’opinion par téléphone, ce qui n’a strictement rien à voir. C’est un abus de langage de la part du journal pour mieux renforcer la légitimité de leur sondage. Non seulement ce sondage n’a pas la valeur d’une enquête de sciences sociales, ni même d’une enquête d’opinion mais, même pour un sondage par téléphone, il est plutôt mal fait. 

Commençons déjà par la question qui est très mal posée : « Pensez-vous que deux adultes consentants ont le droit d’avoir des relations sexuelles hors mariage ? ». Il y a ici des erreurs fondamentales dans la formulation de la question qui est beaucoup trop équivoque. Il y en a au moins trois :

1. La personne qui reçoit cette question sous cette formulation peut croire qu’il s’agit d’une question sur ce que dit le droit marocain… sur la loi. Or la loi marocaine est claire : il est interdit d’avoir des relations sexuelles en dehors du mariage… on n’a pas le droit et on peut être condamné pour avoir contourné la loi… mais cela ne signifie pas que l’enquêté soit contre.

C’est peut-être pour cela que seulement 9% des personnes interrogées expliquent que des adultes n’ont pas le droit d’avoir des relations sexuelles hors mariage parce que c’est haram. La majorité écrasante des réponses (79%) disent seulement qu’ils n’ont pas le droit… et c’est vrai ! Mais cela ne signifie pas que les personnes qui ont répondu soient contre, ni qu’elles-mêmes ne pratiqueraient pas la chose. En tout cas, on ne le sait pas et on ne le saura pas, parce que le sondage a été mal fait…  Cette formulation est vraiment une erreur de débutant ! (Ou une manipulation pour obtenir les réponses escomptées afin de créer le buzz, mais une telle affirmation tient plus à la théorie du complot qu’à une critique rigoureuse, alors, n’ayant aucune preuve, je préfère l’écarter)

2. La personne qui reçoit cette question sous cette formulation peut l’interpréter par rapport à sa propre situation : elle peut par exemple avoir la conviction qu’être vierge jusqu’au mariage est une chose très importante sans pour autant vouloir imposer cette morale aux autres. Il faut donc obligatoirement des questions complémentaires pour vérifier si c’est un code de conduite pour soi ou une valeur sociale ou, plutôt, une morale que l’on veut imposer aux autres. Rien dans la question ne permet de le vérifier et donc rien ne peut permettre au journal d’en tirer les conclusions qui sont faites dans l’article sur ce que voudraient les Marocaines et les Marocains concernant la criminalisation de la sexualité hors mariage.

3. La personne qui reçoit cette question sous cette formulation peut penser qu’il s’agit des relations sexuelles adultérines et s’identifier négativement à ces situations. Difficile d’accepter que son conjoint ou sa conjointe couche avec une autre personne ! La formulation « hors mariage » porte plus à confusion que celle « avant le mariage » ou « entre adultes non mariés ». Une question complémentaire évaluant l’importance de l’abstinence sans mettre dans la balance l’adultère du genre « Avoir des relations sexuelles avant le mariage est-ce : inacceptable ; envisageable en fonction des situations ; tout à fait normal » aurait bien évidemment fortement nuancé les réponses.
Continuons maintenant en expliquant que pour élaborer une enquête d’opinion digne de ce nom, il faut au minimum trois choses : 

1. Avoir un échantillon maître, c’est-à-dire un échantillon représentatif de taille suffisamment importante à partir duquel des sous-échantillons sont tirés. On ne peut pas artisanalement fabriquer un échantillon maître. Seuls les grands instituts statistiques sont à même de les fournir (généralement, des instituts nationaux comme le HCP au Maroc ou l’INSEE ou l’INED en France). Extraire directement 1000 personnes de la population marocaine totale en fonction des ventilations socio-démographiques classiques (âges, sexes, lieux de vie, CSP) n’a strictement aucune validation scientifique. C’est quelque chose qui n’est envisageable que pour une petite population de quelques milliers de personnes… et encore, cela doit être bien fait. Mais c’est inacceptable pour une nation de 34 millions de citoyens dont les variables sont extrêmement complexes. Dans tous les cas, ce sondage n’a pas utilisé d’échantillon maître, ce qui invalide automatiquement ses résultats.

2. Il faut élaborer un questionnaire avec plusieurs questions, et non pas une seule, qui soient compréhensibles, sans équivoque, et qui mettent les personnes enquêtées dans la position de témoin ou d’acteur et certainement pas dans celle de censeur ou de moralisateur. Bien sûr, dans le cas des enquêtes d’opinion, les questions sur ce que pensent les enquêtées sont essentielles, mais elles doivent être complétées par des questions sur leurs pratiques, ou du moins, par des questions de mise en situation pour tester leur conviction ou leur engagement dans l’action. Dans ce cas présent, plusieurs questions comme « Avez-vous eu des relations sexuelles avant de vous marier » ou alors, moins personnelle, « Pensez-vous qu’il soit normal d’être poursuivie en justice pour avoir eu des relations sexuelles sans être marié », auraient dû compléter la question principale sur l’opinion des Marocaines et des Marocains concernant les relations sexuelles entre adultes non mariés. Pour comprendre une opinion, il faut comprendre la manière dont elle se construit, et bien évidemment, une question ou deux ne le permet absolu pas.

3. Il faut présenter un questionnaire à plusieurs entrées (de préférence en situation de face à face et non par téléphone, ni internet). Il faut préparer minutieusement les questions mais aussi bien les poser pour être certains qu’elles soient bien comprises (d’où l’importance du face à face). Mais surtout, il faut obligatoirement des questions de vérification de la ou des questions principales. Pour faire simple : il faut reposer différemment la même question pour s’assurer de la réponse. En cas d’un petit nombre de contradictions, on pondérera la ou les questions principales, sinon, s’il y a trop de contradiction, il faut recommencer ! (Oui, la science, c’est compliqué, ça prend du temps et ce n’est pas une opération commerciale) 

En guise de conclusion il faut bien dire qu’il n’est pas possible de présenter cet ersatz de sondage dans un colloque international ou dans revue scientifique. On se ferait rire au nez ! En réalité, ni ce journal, ni leur.e.s lectrices et lecteurs, ni ce bureau de sondage ne peuvent prétendre savoir ce que pensent les Marocaines et les Marocains des relations sexuelles entre adultes consentant non mariés avec une telle question et avec une telle méthode. 

Et surtout, est-ce si important pour éclairer les débats politiques et les prises de décisions de savoir ce qu’on pense de la sexualité au Maroc ? 
Car, en matière de gouvernance, les seules réponses qui comptent ne sont pas celles qui permettent de savoir si des personnes préfèrent rester vierge jusqu’à leur mariage, ni même si elles acceptent que d’autres personnes aient des relations sexuelles en-dehors du lien du mariage, mais plutôt celles qui permettent de savoir si les Marocain.e.s veulent que les personnes qui en ont continuent d’être contrôlées par la police des mœurs, poursuivies par la justice et condamnées. C’est ce qui devrait principalement intéresser les député.e.s afin qu’elles et ils prennent la décision de maintenir, d’amender, de réécrire ou d’abolir les articles de lois concernés.

À la question « pensez-vous qu’il faille poursuivre en justice des personnes qui ont des relations sexuelles sans être mariées », il est probable que les réponses aient été différentes. Et elles l’auraient été encore plus si on imagine jouer du même type de méthode, en orientant encore plus la question : « Pensez-vous que l’Etat doive continuer à gaspiller autant de moyens financiers pour arrêter, poursuivre et condamner à la prison des adultes consentants parce qu’ils ont eu des relations sexuelles dans un cadre privé sans être mariés ? » 

A manipulateur, manipulateur et demi ! 

En attendant, en plus de l’opinion des Marocaines et des Marocains, ce sont les sciences sociales, dont nous avons pourtant tellement besoin dans ce pays, qui ont été malmenées…. 

Un nouveau modèle de développement nécessite aussi de meilleurs instruments de mesure… Et on ne s’improvise pas sociologue. Il faut de longues, très longues années d’études avant de le devenir !