D’abord, il ne peut pas y avoir de culture sans sécurité, de même qu’il ne peut pas y avoir de sécurité sans Etat de droit et de droit sans démocratie.

A l’ère où la libération de la parole se généralise, avec la massification d’accès à Internet, et notamment aux réseaux sociaux, chacun peut constater à quel point toutes les paroles, toutes les argumentations et toutes les revendications se valent : un citoyen donc en bas de l’échelle fustigerait un médecin sous prétexte qu’il n’a pas les moyens de soigner ou tout simplement parce qu’il n’a pas eu sa place dans un hôpital public. Idem pour un travailleur dans l’économie informelle, qui jettera toute la responsabilité de son échec scolaire sur son instituteur, du simple fait qu’il bénéficierait de quelques semaines de congé payé.

Certes, on peut en citer tant d’autres, similaires à ces deux exemples cités ; le problème soulevé par ce phénomène vaudra dire beaucoup de choses : 1/ la généralisation de la peur du déclin et 2/ le repli identitaire sur soi (c’était mieux avant).

1/ 
Historiquement, l’apparition de la classe moyenne et la survenu, par conséquent, du marché, et du principe fondamentale de la liberté d’entreprendre et de propriété, sont les trois éléments qui ont défini et construit la démocratie. Or, il ne peut pas y avoir de démocratie sans marché.
Force est de constater que le comportement collectif social des citoyens tend à se caractériser par la méfiance vis-à-vis des autres, mais à l’égard de tout. Et quand une société rentre dans un sentiment d’insécurité généralisé et profond, c’est l’économie de rente qui l’emporte sur l’économie de production.

Le phénomène touche, non pas seulement les structures individuelles dans ses raisonnements économiques et sociétaux, mais également toute la structure sociale et économique du pays. La préférence de l’économie de rente au détriment de celle de production se manifeste à travers le tropisme des secteurs bancaire et du BTP au détriment des secteurs innovateurs ou de services.

En début de l’année 2000, avec l’arrivée des premières réformes de libéralisation du marché et la privatisation massive, sous le gouvernement socialiste, PIB marocain* est passé du 38,8 Mds à 110 Mds de dollars, de même pour le PIB par habitant. Paradoxalement, l’économie de rente l’a largement emportée sur l’économie de production, d’où la persistance des inégalités.

L’économie de rente, qui s’est proportionnellement généralisée sur toute la structure sociale (formations et entreprises politiques, associatives, tissu social, famille et différents liens sociaux) profite essentiellement au secteur bancaire, qui a vu quant à lui, et grâce à cette tendance économique, structure s’exporter à l’international et ses bénéfices nets s’envoler ces deux dernières décennies.

2/
Ce qui plane désormais sur nos comportements collectifs n’est malheureusement pas la colère, mais le sentiment d’insécurité. Or, une prise de conscience passe d’abord par la colère avant toute tentative d’amélioration ou de changement de modèle. Par pur sentiment de peur et d’abandon naît la frustration et le mépris de soi, qui se généralise et se transforme en repli maladif sur soi. L’individu tend donc à tolérer toute forme, y compris immorale, de ce qu’il s’approprie et considère comme «bouclier d’auto sécurité » légitime : violence, hypocrisie, incivisme, mensonge, tentative d’escroquerie et vol, religiosité négative…

L’instant zéro de toute modernité nait à partir du moment où on réalise qu’on est seul. Ce sentiment de solitude, face au soi et vis-à-vis du monde, (et qui n’est d’ailleurs pas un sentiment négatif), n’est pas seulement un principe philosophique mais aussi économique. Les liens d’assistanat (droit matériel – devoir moral : ascendants – descendants, fratries, etc.) qui peuvent encore exister à l’ère des mutations sociales et économiques qu’a connu le Maroc, ne sont en réalité que des mécanismes de conjugaison de frustration individuelle et collective.

Nous continuons donc nos chemins avec cette immense boule au ventre, beaucoup de nos concitoyens vont encore se voir se sentir dépossédés du courage et de l’audace nécessaire pour se projeter dans l’avenir. En conséquent, et en l’absence de toute vraie réforme économique, fiscale et éducative, la « tyrannie de l’instant » l’emporte malheureusement encore sur le long voire le moyen terme.

*données de la banque mondiale (source : https://donnees.banquemondiale.org/pays/maroc)