Non, nous n’avons plus aucun projet !

Si la colère des enseignants contractuels du secteur public s’accentue et se médiatise, elle ne fait que s’ajouter à un climat social morbide et délétère. Le phénomène auquel nous assistons, quoi qu’il soit alarmant, a néanmoins tendance à se généraliser sur l’ensemble du service public non marchand.

Cela est préoccupant, à mon avis, pour deux raisons principales : D’abord, le rejet massif de la contractualisation de l’emploi qui se traduit par un rejet général du contrat – comme outils de précarisation -, mais aussi le manque cruel d’une vision claire ou d’un projet de société.

Vers la fin du travail ou de l’emploi ?

Le contrat, en général, se définit par l’organisation de la loyauté dans le but de la réalisation d’un intérêt privé ou public. Si cela veut dire concrètement que l’employeur achète une partie de ce qui est plus rare de ton existence : ton temps et ta force (physique et/ou intellectuelle) ; que dire donc d’une femme qui élève son enfant ? N’est-elle pas en situation d’emploi ? Force est de constater que nous avons tendance à considérer une activité salariale marchande comme seule et unique forme de travail. Cependant, le fait d’étudier, de se former ou d’élever un enfant, ne sont-elles pas des formes génératrices de biens, publics et privés, à long et à moyen terme.

La tyrannie de l’instant n’est rien d’autre qu’un manque cruel de projet. C’est quand l’immédiateté, le fatalisme et le nihilisme morbide – qui n’est d’ailleurs en aucun cas un Nihilisme d’ordre philosophique -, c’est quand cette tyrannie l’emporte sur le moyen et le long terme. On s’en fout de la femme qui élève son enfant quoiqu’il soit le consommateur, le contribuable et le citoyen de demain. A l’échelle de l’Etat, le même exemple s’illustre. Il se traduit par la logique qui consiste à dire que l’enseignement ou la santé publique ne sont que davantage de charges financières qui pèsent sur le budget de l’Etat.

Non, il ne s’agit pas d’une vision utopique :

Certes, nous ne sommes pas à l’abri des changements profonds que connaît le monde en général et le marché du travail en particulier. Si cela est valable pour l’ensemble des secteurs (public ou privé), un enseignant ne pourra probablement pas se contenter de l’être à vie. L’argument démographique est majeur : Le taux de fécondité, qui était de 7 enfants de moyenne, par famille, en 1960, a chuté et se table désormais à moins de 2,5 par femme. Pire, d’après une étude HCP publiée en 2017, la moyenne sera de l’ordre de 1,8 enfant par couple, ce qui sera inférieur à la moyenne que nécessite le renouvellement des générations, et donc de la population.

Oui, le constat est alarmant : nous faisons face à une pression financière et budgétaire, et à une dette publique colossale, qui s’élève désormais à 84% du PIB, et à laquelle nous devons répondre par la réduction des dépenses publiques. En réduisant la masse salariale tout en réalisant des coûts budgétaires considérables dans le financement des services publics, nous arriverons sûrement à rembourser une partie de la dette publique, externe et interne, pour réduire le taux du ratio Dette/PIB. Nous pouvons mener aveuglement une telle politique, qui donnera probablement « ses fruits ». Faut-il encore se demander à quel prix.

Tableaux Excel donc, mesurettes ou projet ?

Les mesurettes passent d’abord par l’obsession de la dimension budgétaire. Il faudra réduire la dette publique à tout prix : Pour cela, on généralise le sacrosaint des principes fondamentaux du néolibéralisme ; c’est à dire : moins d’Etat et plus du marché. On prêche et on véhicule l’argument selon lequel l’urgence passe essentiellement par la réduction de la dépense publique pour remédier au ratio « datte/PIB ». Ce dogme, largement véhiculé et vulgarisé par les gouvernements successifs depuis les deux dernières décennies ; au point de discréditer toute autre opinion et la rendre « nihiliste et irresponsable », et d’éclipser toutes les autres pensées.

Institutionnellement : un minimum d’Etat s’institutionnalise par « la régionalisation avancée », ce chantier, largement plébiscité par les pouvoirs publics, n’est rien donc qu’une logique de territorialisation des dépenses publiques, sans aucune solution de fond. L’objectif est de pouvoir précariser par le bas, à l’échelle des territoires. Au nom de la proximité et de la démocratie participative locale, l’Etat initialement jacobin et central, se désengage de plus en plus de ses prérogatives nationales, en déléguant une partie de ses missions les plus régaliennes soient-elles, à ses services déconcentrés, sans pour autant instaurer des mécanismes clairs et définis.

Nous nous retrouvons donc, non pas dans une gestion régionale du service public, mais simplement face à des services déconcentrés de l’Etat : établissements publics régionaux (rectorats des académies, agences régionales de santé, préfectures des régions…). Il est très probable que ces organes, dépourvus de toute légitimité locale ou de recettes financières ou fiscale, hors dotations de l’Etat, se verront confier la charge et la mission de mettre en œuvre les prochaines politiques publiques, notamment en matière de pilotage du service public local (recrutement, recenser les besoins, PPP, etc.).

Et puisque au final, l’Etat est immortel, pourquoi avions-nous intériorisé le fait que la gestion du budget de l’Etat soit semblable à la gestion du budget d’une famille ou d’un foyer ? Et si le ratio dette/PIB n’est qu’une illusion, et si le développement passe par le fait d’assumer complétement sa dette, comme le font les chinois, les japonais ou encore les américains…

Et si le développement, la croissance, la création de la richesse et sa redistribution étaient d’abord l’affaire des humains, ne devrait-on pas passer par un vaste programme d’investissement public, de grande ampleur, dans l’éducation, la formation tout au long de la vie, mais aussi dans la protection sociale et dans les services publics…

A suivre