Par le Pr Abdessamad Mouhieddine, Anthropologue et Écrivain

C’est le nom premier du Dieu de l’Islam. Etymologiquement, il ne génère et ne renvoie à aucun attribut divin. A l’instar du chèm-ha-mephorach juif (שם המפורש), ce nom initial du divin juif (yod, hé, waw, hé), tel que décliné par la Kabbale (קבלה) et la Torah, le nom d’Allah est appellatif et improvisé. Ce qui n’est nullement le cas pour les 99 attributs divins que la doxa, le corpus coranique et l’héritage hadithique ont rendu sacrés et consacrés. 

Certains auteurs arabes des premiers siècles de l’Islam l’attribuent à une divinité paganique de l’ancien temple mecquois. Il est, en tout cas, le Nom majeur et le Nom suprême (ism allah al ‘adhim al a’dham). 

L’onomastique arabo-musulmane traduit la puissance de l’identification du social au religieux : le préfixe « Abd »  signifie « assujetti » ou « esclave » : ainsi, Abdallah veut dire l’esclave d’Allah, comme Abdessamad signifie « l’esclave de l’Impénétrable ». 

Autant inciter le lecteur à parcourir les quatre cinquièmes du Coran au lieu de reproduire ici les versets qui définissent Allah. 

Cependant, certains parmi ces versets sont d’un formulé visiblement révélateur de l’« âme arabo-musulmane ». « Dis : Lui, Allah est unique ; Il est l’Impénétrable. Il n’engendre pas ; Il n’est pas engendré, nul n’est égal à Lui » (CXII, 1) ; « Allah. Point de dieu autre que Lui, le Vivant, le Subsistant.

Il n’est pris par aucune somnolence, aucun sommeil. Ce qui existe dans les cieux  et sur terre Lui appartient. Nul ne peut intercéder auprès de Lui sans Sa permission. Il sait ce qu’ont les hommes entre les mains et ce qui est derrière eux, alors que ceux-ci n’embrassent de sa science que ce qu’Il veut.

Son Trône s’étend sur les cieux et sur la terre : leur maintien dans l’existence ne Lui est pas un fardeau. Il est le Très-Haut, l’Incommensurable » (II, 255). Plus des deux tiers des 6 219 versets coraniques font référence à l’un ou l’autre des Noms d’Allah. 

Le vocable d’Allah est omniprésent dans le langage quotidien des Marocains. Il est au souk pour authentifier la qualité d’un produit ou la modération d’un prix ; on se marie « selon la tradition de Allah et de son Prophète » ; on salue le voisin en l’invoquant ; on meurt à l’avènement du délai (ajal) inscrit par Allah dans la Table protégée (al-Lawh al mahfouz) ; on mange après avoir prononcé le fameux bismillah (au nom d’Allah). 

Dans les foyers, la calligraphie des noms d’Allah trône sur les murs ; les soupirs de soulagement sont souvent accompagnés d’un retentissant « Allaaah ! », qui généra jadis le fameux « Ollé ! » espagnol.

La pensée arabo-musulmane a longtemps débattu de la problématique de Dieu, sans jamais franchir le pas de sa négation. Les penseurs musulmans ne pouvaient être crédibles sans combiner science du Calame et méthodologie grecque ; pas question de trahir l’unité de l’Umma, mais pas question non plus de succomber à la facilité du dogmatisme commun : C’est Ibn Rochd (Averroès) qui disait : « La religion est destinée au commun des gens, et la philosophie à l’élite » (الدين للعامة والفلسفة للخاصة). 

Les penseurs arabes tant orientaux que maghrébins et andalous craignaient avant tout pour la foi, surtout dans des contrées où d’autres religions, d’autres divinités existaient. Ar-Razi écrit : « aucun système philosophique ne peut changer le caractère transitoire de l’existence, ni en extraire la souffrance ; Allah demeure le seul détenteur de la sagesse (al hikma) ».

Allah  ne pouvait être présent dans la dynamique philosophique arabo-musulmane que sous une forme confirmative. La théosophie soufie a doté ce type de pensée de ses lettres de noblesse, notamment sur le plan de la rhétorique. Le théosophe andalou Mohiyeddine ibn ‘Arabi (1165-1240) est celui qui, par une production riche et volumineuse, sut porter la pensée soufie au cœur du débat philosophique. Sa théorie du tawhid wa tajdid (unicité et innovation) est l’une des manifestations les plus lumineuses du dualisme zahir wa batine (exotérisme et ésotérisme).

Allah est également présent dans l’imaginaire politique. Le Maroc présente à cet égard un modèle typique du mulk (pouvoir monarchique), où la Parole d’Allah (kalame allah) — exprimée par le « Successeur et Descendant du prophète — prime sur toutes les autres.

Allah est aussi le principal agent de la culpabilisation positive : l’inscription de « Allah » dans les actes fondamentaux de la vie sociale (naissance, baptême (saba’ ou sbou’), circoncision, mariage, mort… etc.) sert à cimenter l’Umma face aux tentations individualistes. Le serment (yamine) constitue la formulation la plus flagrante de la « culpabilisation positive » : les foudres d’Allah risqueraient de s’abattre sur « celui qui trompe son frère musulman » ; le Prophète, ne disait-il pas : «Celui qui nous trompe n’est des pas des nôtres » ? 

Cette culpabilisation a priori participe du dogme incontournable de l’homogénéité de l’Umma : l’épicier qui n’accorde pas de crédit est vite déserté, non pas tant pour son refus de faire confiance à ses clients, mais parce qu’il a refusé d’honorer le « wajh allah » (la face d’Allah) que l’infortuné client lui offre en garantie. Au Maroc, la pire insulte est celle de « ‘adoww allah » (ennemi d’Allah). 

L’humilité de l’individu face au balisage islamique de la société est souvent perçue par les Occidentaux comme une forme de fatalisme ; en réalité, ce n’est que la manifestation — à travers l’individu — d’un imaginaire socio-religieux fortement communautariste, compact et forcément opaque. Même le dynamisme socio-économique ne peut être conçu en dehors de la volonté de Allah (iradat allah).

Aussi le commerçant, le député, le ministre, le roi ne sont-ils dans l’imaginaire populaire que les agents d’Allah ; la Sagesse (al hikma) de celui-ci les aura aidés quand ils réussissent et leur aura fait défaut lorsqu’ils échouent ; le commerçant rejoint son établissement le matin en invoquant Allah, Celui qui ouvre (fattah), le Pourvoyeur (razzaq), le Magnanime (karim) ; le député couple ses promesses aux électeurs avec le fameux Inch Allah (si Dieu le veut) ; le ministre prétend ne pouvoir apporter des solutions aux problèmes qu’avec la force d’Allah (bijahd Allah) ; le Roi, Amir al Mouminine, ne génère aucun acte normatif sans l’assortir de formules coraniques invoquant l’appui d’Allah. La femme maltraitée oppose à son époux la colère de Allah, tandis que la dette non honorée est reportée, en désespoir de cause, au Jour du Jugement dernier où Allah lui-même imposera son remboursement !

Le Marocain ne connaît pas la solitude existentielle qui traverse le socius occidental, et qui fait du binôme liberté-responsabilité le tenant et l’aboutissant de toute dignité. Celle-ci n’a pour le Marocain qu’un seul et unique générateur : la superposition du comportement avec les préceptes de l’Islam ; il existe un mot pour dire cela : « al morou-a » ou, en arabe parlé, « lamrawwa ». Ce mot qualifie tout à la fois le sérieux, le respect de la parole donnée, l’attitude brave et la conformité avec les valeurs seigneuriales. 

Le Coran va jusqu’à attribuer à Allah l’exclusivité d’octroyer cette même dignité à qui il veut ; de Allah jaillit toute dignité et sur sa toute-puissance échoue toute puissance. Ainsi en va-t-il du pouvoir de l’« imarat al Mouminine » (commanderie des croyants) qui ne saurait être confiée qu’à celui qui peut perpétuer la toute-puissance d’Allah en Dar al-islam. Si ce Dernier a, selon la version coranique, anéanti les Tamoudiens, le peuple des ‘Ad… etc., c’est d’abord parce que ceux-ci voulaient substituer leur puissance à celle d’Allah. Aussi, le péché le plus grave, celui qui n’est jamais pardonné en Islam, n’est-il rien d’autre que le « chirk », c’est-à-dire l’association d’une autre puissance à celle d’Allah.

L’imaginaire marocain a enrichi la hagiographie et l’eschatologie musulmane en les incluant dans les chants religieux, appelés « amdah nabawiyya » (apologie du Prophète), dans la musique andalouse et dans le malhoun (art lyrique monovocal) ; il a introduit une riche scénographie de « Dar al-akhira » (Demeure dernière) dans les contes populaires. 

Cette scénographie va jusqu’à abuser de physicalisme théologique pour décrire le « Tribunal divin » et, par conséquent, dériver vers un certain anthropomorphisme. Les Marocains occidentalisés ou jugés comme tels sont assimilés par le dit imaginaire — et de plus en plus par les prêcheurs intégristes — à Gog et Magog. Les décideurs qui, dans leurs discours politiques, ne mettent pas à l’avant la Parole d’Allah sont identifiés à quelque néo-« Jibt », à quelque « Taghout » qui signifie despotisme aveugle.

Allah est donc le Justicier suprême, le Recours (malja-e) unique face à l’injustice. 

Il est d’ailleurs très édifiant de constater à quel point les attributs d’Allah — ses quatre vingt-dix-neuf Noms — correspondent dans leur majorité à des fonctions sociales régulatrices (Indulgent, Pourvoyeur, Sécurisant, Juste, Magnanime, Comptable, Observant … etc.). Les frustrations sont ainsi prises en charge par Allah, celui-là même qui est, selon la Vulgate, à la source des inégalités ; n’est-ce pas le Coran qui stipule qu’Allah a préféré certains hommes à d’autres jusqu’au niveau du pouvoir matériel ?

C’est donc d’un Dieu monolithique, irréductible, indivisible (contrairement à la Trinité), « indomesticable », imprivatisable »  qu’il s’agit ; c’est un Allah sociogène, communautaire. 

Nous sommes bien loin du trahit sua quemque voluptas occidental, où l’individu a pris tout simplement la place de Dieu. C’est au cours du mois de Ramadan que l’on aperçoit le mieux l’omnipotence « Allahesque » sur le mental collectif. Sur les lieux de travail, dans les rues, dans les foyers comme dans les esprits, Allah gouverne au sens le plus visible du terme !
Allah n’est pas uniquement Générateur du mouvement ; Il est également Lumière selon le texte coranique : « Allah est la lumière des cieux et de la terre ! Sa lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre ; le verre est semblable à une étoile brillante. Cette lampe est allumée à un arbre béni : l’olivier qui ne provient ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile est près d’éclairer sans que le feu la touche.

Lumière sur lumière ! Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah propose aux hommes des paraboles. Allah connaît toute chose » (XXIV, 35). 

Cette idée de Lumière se trouve au centre de l’école soufie andalou-marocaine. Les vertus talismaniques et thaumaturgiques des Noms divins sont souvent associées à la lumière qui les habiterait : les Noms d’Allah posséderaient ainsi des esprits serviteurs (khoddam, pluriel de khadim) chargés d’exaucer les désirs de leurs récitants. 

Nous sommes loin de la cosmogonie occidentale où triomphent le visible, l’audible et le lisible ; on est, au contraire, sur un socle fait de puissantes certitudes relevant de l’a priori de la Foi (al-imane).

Wa Allah a3lam !!!!!