Moi, qui n’apercevais les espaces nocturnes que derrière les grilles de la fenêtre, qui considérais la nuit comme un « temps mort », le temps du sommeil et du repos social, le temps de la mise en ordre, de l’imagination, et de la mise en branle des activités diurnes,… me rends compte finalement que la nuit est un monde en soi, une école en sociologie sui generis qui permet de comprendre comment des homo sapiens nocturnes vivent, pensent, réagissent et interagissent.

D’ailleurs, la doxa qui fait surface consiste au fait que la nuit reste un simple espace obscur « inerte » servant à reconstituer sa force de travail pour le jour. Toutefois, on ne peut plus se permettre une telle réflexion à une époque en profonde mutation. Nous devons interroger plus que jamais les évidences du jour ainsi que les particularités propres au temps nocturne en termes, entre autres, de flux économiques, de rapports de genre, d’usages sociaux de l’espace, de productions imaginaires, d’innovations culturelles, de politiques publiques ou encore de mesures de suivi.

Si la nuit est un objet largement ausculté par les sciences sociales, elle demeure toutefois une terra incognita pour les sciences politiques. Pourtant, dans des métropoles qui « ne dorment jamais », face aux usages nocturnes de l’espace public toujours perçus comme dangereux, les collectivités territoriales devraient concevoir et mettre en place des politiques publiques susceptibles de structurer les différentes activités nocturnes ; je pense particulièrement aux « métiers informels » tels que les récupérateurs (mikhali) et les gardiens de voitures, pour ne citer qu’eux.

Il s’agit, d’abord, de penser à la mise en place d’un écosystème qui concilie horaires de travail, transports et services, mettant ainsi en exergue une politique innovante en matière d’éclairage public et des mesures de sûreté et de sécurité efficaces. Ensuite, il est question de réfléchir sur les « politiques de la nuit » dans des logiques de marketing territorial. Là encore, je pense notamment au développement des activités récréatives nocturnes. En effet, des espaces festifs et d’« entertainment zones » existent partout au Maroc. Le mieux serait de l’admettre et de penser à mettre en place des projets structurants au sein de ces espaces pour renforcer l’attractivité des villes, créer de la richesse et promouvoir de l’emploi.

Finalement, la politique devrait sortir de cette opposition frontale entre le jour et la nuit, entre le clair et l’obscur pour maintenir l’alternance de ces deux temps. Elle devrait abolir le rythme nycthéméral pour donner naissance à un troisième temps dévolu à une action publique plus efficace, une action publique conçue, au-delà de l’écoulement et du séquençage du temps, en fonction de sa structuration au quotidien.

Habiba El MazouniAnalyste et Consultante en politiques publiques. Co-fondatrice de la plateforme AnalyZ