En ébullition depuis la première vague de ce qui est communément baptisé “printemps arabe”, la région de l’Afrique du nord est aujourd’hui en éruption volcanique au regard de l’instabilité qui frappe la majeure partie des pays qui constituent cette large zone géographique qui s’étend de la Mer rouge et la Corne de l’Afrique jusqu’à l’océan Atlantique et les pays du Sahel, en passant par le Canal de Suez, le Sinaï et le Détroit de Gibraltar. Et inversement à un séisme classique de type géologique, l’épicentre de ces turbulences est multiple : Libye, Soudan, Algérie, Egypte, Somalie, Djibouti, Mali, Niger et Tchad, tous en mode d’instabilité de degrés 3, 4 ou 5 sur une échelle de désordre plafonnant à 5. C’est dire la gravité de la situation.

Si le Maroc et la Mauritanie tentent, bon an mal an, d’instaurer un semblant de démocratie malgré les multiples pierres d’achoppement en termes de libertés et de développement humain, la Tunisie quant à elle, coincée entre les deux mastodontes géographiques du Maghreb, l’Algérie et la Libye, est considérée comme un véritable laboratoire géopolitique pour toute la région et où les américains ont élu domicile en y installant le PC avancé de l’Africom, en guise de “tour de contrôle” politico-militaire d’un périmètre de plusieurs millions de kilomètres carrés s’étendant de Djibouti à Nouadhibou et couvrant tout le pourtour méditerranéen jusqu’aux fins fonds des pays subsahariens.

Lorsque le porte-avions américain Lincoln a quitté cette semaine l’Espagne pour se diriger vers le centre de la Méditerranée, il ne s’agissait pas uniquement d’une réponse à l’installation officielle des russes dans le Port de Tartous en Syrie qu’ils contrôlaient déjà en tout cas depuis le déclenchement de la guerre, ni encore moins une réplique à l’installation des iraniens dans la ville portuaire stratégique de Lattakieh qui permet à l’Iran d’étendre son influence de la frontière afghane jusqu’à la mer méditerranée en passant par l’Irak et la Syrie -car entre Moscou et Washington c’est l’équivalent des accords de Sykes-Picot en version 2018/2019, à savoir un partage du Proche et Moyen-Orient- à travers des alliés interposés; donc le mouvement militaire américain est désormais dirigé et orienté en vue du contrôle définitif de l’Afrique du nord.

En Libye par exemple, jamais un Khalifa Haftar ne serait hasardé à frapper Tripoli et aller à sa conquête sans le feu vert de Washington. L’homme fort de la Cyrénaïque est certes soutenu par les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite mais c’est l’appel téléphonique de Donald Trump au maréchal Haftar qui a déclenché le compte à rebours de la bataille de la capitale.

Et, d’une pierre trois coups, l’alliance Haftar-Gaïd Salah-Al Sissi fait l’affaire de Washington qui, par la voie de ces trois généraux contrôle directement toute la partie centrale et orientale de l’Afrique du nord. Un contrôle dans le désordre bien sûr, dans le strict respect de la doctrine américaine résumée dans le “constructive chaos”, الفوضى الخلاقة. Par ailleurs, entre Paris -dont l’ancien président Nicolas Sarkozy est à l’origine du désordre libyen- et le gouvernement Serraj, reconnu par la communauté internationale, le courant ne

passe plus. L’offensive du maréchal Haftar contre Tripoli étant soutenue secrètement pas la France. D’autre part, rien ne va plus non plus entre Alger et l’ancienne puissance coloniale. Le nouvel homme fort du pays, le général Gaïd Salah, a tout misé sur Washington, Abu Dhabi et Ryadh, tout comme l’égyptien Abdelfattah al-Sissi dont la politique étrangère est orientée par ces trois capitales.

Le Maroc, qui participe régulièrement à des manoeuvres militaires conjointes avec les Etats-Unis d’Amérique dans le cadre de l’exercice “African Lion” aux côtés de l’AFRICOM, et tout en étant respectueux du partenariat stratégique qui lie Rabat à Washington, a toujours refusé la tutelle de qui que ce soit sur sa politique étrangère, ce périmètre relevant de sa souveraineté. D’ailleurs, les turbulences entre le Maroc et les Emirats arabes unis sont à décrypter précisément dans ce volet.

La prochaine tournée royale dans certains pays du Golfe réitérera certainement le refus du royaume de toute immixtion dans ses affaires intérieures tout en exprimant l’ouverture de Rabat et sa disposition à toute collaboration saine et sereine dans le cadre du respect et de l’estime réciproques comme cela a toujours été le cas avant l’avènement de l’administration Trump qui a totalement brouillé la lecture des basiques géopolitiques. Pour preuve, en greffant dans le projet de résolution sur le Sahara, discuté actuellement par le Conseil de sécurité de l’ONU, une disposition appelant à la mise en place d’un mécanisme de monitoring de la situation des droits de l’homme qui sera confiée à la Minurso, les Etats-Unis cherchent non seulement à faire pression sur le Maroc pour quelques menus concessions, mais surtout à institutionnaliser le chaos comme outil majeur de politique étrangère.

Abdellah EL HATTACH, Analyste et Consultant en stratégies et affaires publiques.