Socrate et Platon se méfiaient de la démocratie comme de la peste. Une raison particulière justifiait cette aversion sage : le peuple peut devenir manipulable et victime de ses instincts les plus élémentaires et se transformer en populace tyrannique. 

L’histoire va leur donner raison. Il nous arrive de l’oublier, mais c’est par les urnes que des impérialistes guerroyeurs dominent l’Europe occidentale à la fin du 19ème et début du 20ème siècles, soufflant sur les braises du nationalisme jusqu’à provoquer la première guerre mondiale.

C’est aussi par les urnes que le peuple le plus intelligent au monde (si l’on compte son nombre de philosophes et de scientifiques) consacre Adolf Hitler, qui au début est une figure caricaturale de l’autoritarisme et qui va se transformer en une bête déshumanisée et déshumanisante. 

Depuis Napoléon III, le mode opératoire des apprentis dictateurs est connu : caresser la populace dans le sens du poil. Comment ?

D’abord,  en transformant l’égalité des droits en égalitarisme absolu (bien sûr, de façade). Le génie, la créativité, le mérite, le goût ou encore la distinction individuelle sont montrés du doigt comme source d’incohésion sociale et de non solidarité populaire. Toute différence est ainsi bannie. La jalousie populaire devient la gardienne de l’unité nationale, au point que toute affirmation du Moi est suspecte. 

Ensuite, en poussant chacun(e) à être fier de sa banalité. L’anonyme devient une star parce que membre sans vagues de la communauté. Aucune exigence d’excellence ne lui est demandée : ni dans les études, ni dans le travail, les arts ou le sport. Il n’a qu’à attendre son tour, il vivra son heure de gloire. Et si par malheur celle-ci ne parvient pas jusqu’à lui, ce n’est pas grave, tous les anonymes qui en ont profité lui ressemblent tellement qu’il a l’impression qu’il est décoré avec eux. De nos jours, les réseaux sociaux amplifient ce sentiment. 

La démocratie est en mesure de produire de tels cauchemars. Une dose de leadership accompagnée d’une capacité de manipulation et d’un vide politique et/ou institutionnel  … et voilà que vous avez droit à des versions variées de Mussolini comme Viktor Orban, Matteo Salvini, Recep Tayyip Erdoğan, Abdelilah Benkirane, Donald Trump, … bientôt, peut-être, Marine Le Pen. Tous ces politiciens ont en commun la capacité de flatter la médiocrité et de faire appel à la tyrannie de la foule pour s’interposer contre toute initiative qui permettrait au genre humain de s’améliorer par l’accès à l’universel. 

Le Maroc, l’État Marocain, vont devoir faire face à ce populisme comme principale résistance à la réforme en cours de son système d’éducation. Le recours à la langue française pour l’enseignement des matières scientifiques dès le primaire va devoir faire face à des résistances sérieuses qu’il ne s’agit nullement de sous-estimer. Nos populistes mobilisent leurs troupes contre ce qui leur paraît comme une attaque contre l’identité nationale, arabe et musulmane du Maroc.

Beaucoup vont craindre la création d’un nouveau pays où ils perdront des privilèges, face à un nouveau genre de citoyens qui aura accès aux démarches et outils de la pensée et de la raison. 

Dans ce cadre, l’État doit saisir que le populisme ne peut-être contrecarré par du populisme (type Rachid Show ou une nouvelle aventure pamiste…). Il faudrait une transformation convaincue et convaincante vers une démocratie institutionnelle qui protège le pays des dangers du populisme.

De Tocqueville en appelait aux amortisseurs de la démocratie, dont trois nous semblent importants pour notre pays : la justice,  la décentralisation et la légitimité morale.

Restons vigilants vis à vis de la tyrannie de la majorité. Une majorité que l’ancien règne avait façonnée de 1977 jusqu’en 1998, par l’islamisation politique et l’arabisation. Elle a créé cette société conservatrice et non imaginative que le Maroc subit. Si nous voulons créer une autre, décomplexée, créative, citoyenne … c’est maintenant que nous devons nous y mettre. 

Un sincère militant de gauche marocain disait il y a quelques années à ses camarades, autour d’un pot et dans une sorte de bilan improvisé de ses désillusions : « savez vous qui est le fils de p… qui a causé notre perte dans ce pays et celle de tous nos rêves de démocratie et de justice sociale ? ». Devant le silence de l’assistance,  il répond : « c’est le peuple.  » (!). Le point d’exclamation est de moi. Lui …il ne s’en exclamait plus.

Hassan ChraibiUniversitaire et Chercheur en Sciences de Gestion. Il est Co-fondateur de la plateforme AnalyZ