Cela va vous paraître peut-être bizarre, mais depuis que je ne suis plus très jeune, je ne me suis jamais senti vieux. Non, je ne suis pas dans le déni. Je sais bien que chaque jour qui passe, je prends de l’âge, mais je suis intimement persuadé que je deviens, aussi , plus sage. Vous allez me dire que ce n’est pas parce qu’on devient plus sage, qu’on n’en est pas plus âgé, et vous auriez raison. Sauf que, on peut prendre de l’âge sans toutefois devenir vieux.

Sans doute, ce n’est pas très clair, mais, en tout cas, tout cela, je le pensais avant. Depuis un certain temps, et surtout depuis quelques jours, certains amis et certains proches essayent presque chaque jour de me convaincre que je devrais laisser tomber quelques idées et quelques convictions qui seraient devenus, selon eux, obsolètes. En vérité, ils ne me le disent pas tout à fait comme cela. Ils essaient de me persuader que, pour mon intérêt – qu’ils semblent connaître mieux que moi – je devrais, parfois, mettre de côté les principes et les valeurs dont je me targue à longueur journée de porter.

D’abord, selon eux, cela fait de plus en plus vieux jeu. Ensuite, cela ne servirait plus à grand-chose, sinon qu’à, je les cite, “à me compliquer l’existence”. Enfin, et cela revient presqu’à chaque fois dans ces “conseils d’amis”, je devrais, de temps en temps, fermer les yeux, ou mettre un peu d’eau dans mon vin.

Commençons par fermer les yeux. Moi, je voudrais bien, mais, comme je ne n’arrête pas de le leur répéter, l’éducation qui m’a été inculquée par mes parents et par ma famille a été tellement rigoureuse et tellement pointilleuse, justement, sur les les valeurs éthiques et les principes moraux, que même si je voulais fermer les yeux, je ne le pourrais pas.

D’ailleurs, plus je vois des trucs qui ne sont pas normaux, et plus mes yeux restent bien ouverts. Pis : si jamais il m’arrive un jour de “fermer les yeux”, ou juste de penser le faire, vous savez ce qui m’arrive la nuit ? Je n’arrive pas à fermer les yeux, je veux dire que je n’arrive pas à dormir. Il y a comme un petit bonhomme qui se met sur mon oreiller et qui commence à pousser des cris dans mes oreilles pour me maintenir en éveil, histoire de me punir d’avoir voulu… fermer les yeux. C’est peut-être cela qu’on appelle “la conscience”.

Quant à mettre de l’eau dans mon vin, j’ai toujours refusé de le faire. Ce sont les règles de modernité et de savoir-vivre éthique et épicurien qui m’ont été inculqués par mes enseignants et par mes maîtres occidentaux et orientaux qui me l’interdisent. Et puis, entre nous, ajouter de l’eau à du vin, c’est lui manquer de respect. En plus, ça dégrade son goût, et ça le rend imbuvable.

Mais bien sûr que je connais le sens de cette expression ! Et je sais aussi que ceux qui la prônent et la sortent et ressortent à toute occasion, sont souvent les adeptes de ce qu’on appelle “le compromis”, un concept qui se trouve souvent très proche de sa cousine, ou peut-être même sa fille, “la compromission”.

Attention : je peux accepter un compromis, mais à condition qu’il ne soit pas en contradiction avec, justement, mes fameux principes et valeurs. Oui, ce n’est pas facile, mais, obtus comme je suis, si je dois trancher, j’essaye, autant que faire je peux, de ne jamais le faire au détriment de mes principes et de mes valeurs.

Maintenant, pour revenir à ces histoires d’âge et de vieillesse, je vais être très clair :

Je préfère qu’on me considère comme un vieux, parce que je m’accroche à des vieilleries morales, plutôt que comme homme de son temps, mais un vrai voyou, sans foi ni loi. Et tant pis, si mon intérêt en pâtit.

Compris ?

Marrakech le Jeudi 11 avril 2019