Au Maroc, l’agriculture ne contribue, bon an mal an, qu’à concurrence de 10 à 12% à la formation du Produit Intérieur Brut. Elle est censée néanmoins occuper au travail les ruraux qui représentent 40% de la population que compte le Maroc.

On pourrait sérier trois phases historiques, quant à l’évolution de la politique agricole du Maroc. La première avait été entamée au lendemain de l’indépendance, notamment avec le premier gouvernement des Forces Populaires, de sensibilité socialiste, mené par Abdallah Ibrahim et SI Abderrahim Bouabid. Elle consistait en l’esquisse d’une réforme agraire, visant la redistribution des terres récupérées des colons Français -plus ou moins un million d’hectares de terres fertiles- et à mieux outiller les paysans qui vivaient principalement de la culture vivrière. Cette tentative avait été tuée dans l’œuf comme l’eut été sa matrice, l’idéal socialiste des Marocains des années 60.

Changement d’hommes, changement de cap. Ainsi et au milieu des années 70 du siècle dernier, l’agriculture s’est vu réorienter vers l’export, pour en amont répondre aux besoins de consommation du marché Européen, en cultures maraîchères et agrumes, l’Europe étant occupée à parfaire son industrialisation. En aval, cette extraversion de notre agriculture était dictée par le besoin de renflouer les caisses de l’Etat en devises . Ce repositionnement s’est fait au détriment du paysannat en général et de la culture céréalière en particulier, dans des régions réputées comme étant des greniers du Maroc.

L’Europe ayant bouclé son industrialisation et s’étant élargie à 27 pays aujourd’hui (bientôt 28), les exportations Marocaines en produits maraîchers frais ont commencé à subir une concurrence de plus en plus rude et tous azimuts de la part de pays qui font aujourd’hui partie intégrante de l’Union Européenne.

Le dilemme aujourd’hui. Le Maroc se retrouve avec un secteur agricole extraverti, avec de plus en plus de difficultés à trouver des débouchés commerciaux à l’internationale. Au niveau local, il se retrouve avec une population de paysans de plus en plus pauvres et pour cause, l’absence d’une réforme agraire, pouvant assurer aux ruraux un niveau de vie minimal, digne d’un être humain, leur permettant de ne pas songer à quitter leurs terres.

La conséquence de la précarité paysanne ne s’est pas fait beaucoup attendre. C’est un exode rural de plus en plus accentué, qui se traduit par des ceintures de pauvreté et un foisonnement de bidonvilles, qui assiègent et étouffent de plus en plus les villes. De telle sorte que d’aucuns parlent de ruralisation des villes, avec tout ce que cela comporte comme conséquences néfastes en terme de promiscuité et d insécurité.

La panacée aujourd’hui pour faire face à la plaie rurale on invente, comme à l’accoutumé, un plan- cette fois-ci il a pour nom Plan Maroc Vert (PMV). Un véritable « Gosplan » puisqu’il se projette dans l’avenir à long terme, l’horizon 2020. Le PMV est assez ambitieux au niveau des desiderata, dès lors qu’il prévoit environ Mad 150 bln d’investissements sur une décennie, dans l’objectif de moderniser l’agriculture intensive et améliorer les revenus paysans.

Le plan retient ainsi l’hypothèse d’un PIB agricole qui s’apprécierait de 2,5 fois pour atteindre en valeur absolue les Mad 100 bln à l’horizon 2020, soit 20% du PIB. Sans vouloir présager du sort des prévisions et des attentes du PMV, force est de constater, toutefois, que les réalisations des plans antérieurs- Azur, Émergence et autres Horizons…, plus ou moins lointains sont là pour départager convaincus et sceptiques de la méthode des plans sectoriels. Plans qui font, aujourd’hui, office de politique gouvernementale pour reporter les problèmes d’aujourd’hui à plus tard.

En somme, une politique du laisser le temps faire son œuvre, voire laisser le temps au temps, disait l’autre. Cependant, la réalité paysanne est, depuis toujours, tellement sordide que des sortilèges de conjoncture puissent y remédier. En effet, le constat de la paysannerie est accablant. 25% des paysans n’ont pas de terre du tout. Ils sont soumis dans le meilleur des cas à un statut de métayers (Khammas ou Rabaâ) s’ils ne vivent pas purement et simplement dans une situation de vassalité qui remonte au Moyen Age. Les autres éléments restrictifs à l’implémentation du PMV et qui risquent, tout au moins, de le vider de sa substance résident dans le fait que 50% des paysans ont moins d’un hectare ; 75% en ont moins de deux.

Cette iniquité paysanne, liée à la propriété inégale des terres, ne saurait être corrigée, sans une  » démocratisation  » des terres à l’appui d’une réforme agraire  » state led « , couvrant tous les aspects à commencer par la réforme foncière et finissant par le service public et la protection sociale. Une réforme agraire re-distributive soutenue par une action volontariste via l’expropriation des terres qui n’accomplissent pas leur rôle social. Car dès lors que les paysans démunis reçoivent des lopins de terre, ils peuvent avoir accès à d’autres types de commodités, comme des crédits à la construction de maisons ou de plants, avec tout ce que cela comporte comme effet d’entraînement sur la demande pour le reste de l’économie.

Les experts sont aujourd’hui unanimes pour mettre en garde contre toute modernisation agraire (market driven) intégré aux marchés, adoptée sans que ne soit revue au préalable la structure foncière dans la perspective de plus d’homogénéité et d’équité. Ils mettent aussi en garde contre tout modèle de croissance agro-exportateur fondé sur l’Agro-business. Car un tel modèle entraîne, contrairement aux résultats escomptés, une aggravation des inégalités sociales dans la campagne, exacerbe la concentration foncière et aliène davantage le petit paysan. L’on n’insistera jamais assez que la croissance économique ne peut, à elle seule, réduire la pauvreté rurale ni d’ailleurs urbaine dans les pays où les niveaux initiaux d’inégalités sont très élevés.

En résumé, pour offrir au PMV toutes les chances pour sa réussite, il est inévitable de l’appuyer en amont par la mise en place d’une réforme agraire effective qui en constituera le socle et à l’aval par une mise en valeur agricole, qui en constituera le levier. In fine il s’agira d’une réforme qui renvoie impérativement au débat sur la démocratisation de la terre comme une stratégie de combat contre la pauvreté et les injustices sociales, au-delà de la simple croissance.

Concluons avec Stiglitz pour rappeler  » que la mise en place d’une réforme agraire ne peut réussir que si elle se réalise dans un cadre plus large, fournissant aux plus pauvres non seulement l’accès à la terre, mais aussi l’accès au crédit et autres services. Ce qui, consécutivement, peut aboutir à une autre distribution du pouvoir politique, avec un plus grand sentiment d’équité et de justice sociale et, de ce fait, une plus grande disposition de la société pour les changements nécessaires au développement « 

Le mot de la fin:

Mes souhaits d’une bonne pluviométrie pour notre pays et de vent en poupe pour le Plan Maroc Vert.

Mostafa MelgouChercheur en économie et Expert du secteur bancaire et financier. Ancien cadre supérieur de plusieurs groupes bancaires dont notamment la BMCI, la Saudi French Bank à Jeddah, Sahara Bank en Libye, et ABNAMRO Bank. Il est co-fondateur de la plateforme ANALYZ.MA