La sécurité n’est pas un gros mot. Durant plusieurs décennies, du fait de la longue et tentaculaire influence d’un gauchisme dogmatiquement borné, évoquer ce seul mot dans un raisonnement politique pouvait vous coûter d’être catalogué parmi les fachos ! 

Aujourd’hui, à l’heure où le terrorisme frappe aveuglément et où les réseaux sociaux diffusent quotidiennement des tonnes d’insanités obscurantistes et de fake news éminemment déstabilisatrices, aucun démocrate sérieux ne peut faire abstraction de la question sécuritaire. 
N’est-ce pas au carrefour de la sécurité que se rejoignent la souveraineté, les priorités géostratégiques et, in fine, la stabilité d’un pays, d’un Etat, d’une nation ? 

La sécurité, dans son acception ainsi élargie, doit être donc au centre de toute ambition démocratique. N’est-elle pas la première des libertés ? Que vaut une démocratie où les biens, l’intégrité physique des personnes et l’espace public ne sont pas sécurisés ? 

Leçons de l’Histoire…

L’histoire nous apprend que toute construction démocratique démunie d’une vision sécuritaire transversale est vouée à l’échec. Même les grandes démocraties occidentales avaient naguère pâti de l’incohérence entre la construction démocratique et la vision sécuritaire. Le cas de la France de la IIIème République, au lendemain des multiples avortements démocratiques, est édifiant à cet égard. Que l’on en juge :   

Alors qu’elle s’urbanisait crescendo, maladroitement et dans la douleur, comme le fait aujourd’hui le Maroc, la France de la IIIème République, celle de Clemenceau, dut faire face à deux phénomènes dévastateurs : 1) Une montée en flèche de la criminalité du fait de la confrontation de la société française traditionnellement paysanne avec le modernisme de l’aube du XXème siècle. 2) La prospérité du mouvement anarchiste qui n’était, tout compte fait, que le refus viscéral du nouveau monde déjà mécanisé. Ce mouvement était à la France d’alors ce que le salafo-takfirisme est au Maroc aujourd’hui.

C’est là que Clemenceau, celui qu’on a nommé « le Tigre » et qui se disait lui-même « premier flic de France », comprit l’importance de la sécurité dans une démocratie en construction. Il savait que la France était fatiguée de ses humeurs institutionnelles et de ses spasmes cyclothymiques : après la chute de la royauté, le pays a, en effet, expérimenté, en 80 ans, pas moins de sept régimes politiques : trois monarchies constitutionnelles, deux républiques éphémères (pendant douze et quatre ans) et deux empires ! 

« Le Tigre » créa alors les célèbres Brigades du même nom, mettant fin ainsi au terrorisme anarchiste qui tuait et saccageait aveuglément. La criminalité baissa drastiquement.

Or, le problème de la sécurité commence à se poser et revêtir un caractère urgent au Maroc. Certes, les 7000 policiers et gendarmes qui ont encadré la COP 22 ont accompli un exploit digne des grandes nations. Certes, la restructuration de la police nationale opérée par Abdellatif Hammouchi va dans le bon sens. Certes, enfin, la « technologie » marocaine du tbarguig est plus que jamais opérationnelle et la capacité « tbargiguienne » des « bons citoyens » ne rate pas une seule tentative terroriste de nuire à la sécurité de la nation. Mais, la sécurité des biens et des personnes dans les villes marocaines ne peut plus se contenter du minimum, a fortiori de la chance et encore moins du hasard.

Pensez que de tous les pays maghrébins, le Maroc fait pâle figure en la matière. Jugeons-en :

Maroc : 40 000 policiers pour 34 millions d’habitants. Algérie : 109 000 policiers pour 35 millions d’habitants. Tunisie : 150 000 policiers pour 11,5 millions d’habitants. Bien entendu, on relativisera le contexte par rapport à une Algérie qui a connu une décennie particulièrement meurtrière et une Tunisie qui sort à peine de sa révolution et qui fait face sur ses flancs est et ouest à un terrorisme islamiste aveugle.

La Jouissance morbide…

De nos jours, d’ailleurs partout dans le monde, la police et la justice sont acculées à s’armer de savoirs psychologiques, anthropologiques, ethnoculturels et nanotechnologiques pour affronter une ère marquée par l’immédiateté, le hic et nunc et, surtout la jouissance, au sens freudien du vocable. En effet, derrière les pulsions anales qui s’attachent à l’insulte et les pulsions meurtrières qui sèment la mort, trône la jouissance, toujours ténébreuse. Foncièrement morbide.

Car jouissance ne vaut pas désir. Elle en est même l’exact contraire. Elle est la locomotive de la mort, alors que le désir est le véritable moteur de la vie. Elle est le récipient de la haine, de l’égotisme, de la rancune et de la négation de l’autre. La psyché en lambeaux, schizoïdiquement scindés, aliénés, dévitalisés, les terroristes projettent leurs pulsions suicidaires sur un vivre-ensemble suis generis fragile. Alors qu’ils est déchiré, écorché vif, psychiquement déchiqueté, en rupture définitive avec lui-même comme avec un monde où son  magma de haine fait office de béquille, le terroriste choisit la mort. La sienne propre et celle du monde qui le refuse, qu’il refuse.

La littérature apocalyptique, eschatologique, morbide et, somme toute, scatologique se greffe sur ce mal de vivre déjà pourrissant pour diffuser à profusion ses promesses de houries et d’éphèbes aussitôt accompli le saut vers la mort.

Mais tout cela n’est pas inédit. L’Europe a bel et bien connu ces épisodes où l’Histoire commence par éternuer la haine avant de vomir la mort.

Parce que le tragique ne lâchera sans doute jamais la condition humaine, les forces vives du pays doivent fédérer leurs énergies autour d’une grande vision sécuritaire où prime l’impératif démocratique et sont traquées les velléités démagogiques qui pactisent consciemment ou inconsciemment avec les « soldats de la mort ».

Pr Abdessamad MouhieddineAnthropologue et Journaliste.