Par trois actes symboliques, les piliers de l’État au Maroc ont été la cible de contestations et remises en cause radicales dans la forme et qui méritent discussion sur le fond. Passé le temps de la surprise, du choc plus ou moins légitime et des condamnations ou applaudissements claniques, l’observation détachée et l’analyse politique doit reprendre ses droits.

La devise du Maroc est : Dieu, Patrie, Roi. Chacune de ses composantes est porteuse de ses implications constitutionnelles, socio-culturelles et politiques.

Dieu, dans l’esprit de la conscience collective et la pratique politique des marocains renvoie à l’islam, religion d’État et composante essentielle de l’identité nationale officielle. L’affaire Raissouni, en quelques semaines, remet en cause cet héritage.

Patrie, le Maroc, est la proclamation de l’unité nationale dans l’un des pays de la région les plus divers aux niveaux ethnologique et linguistique. La mise au feu du drapeau national par des militants rifains bouscule cette unité. 

Roi, la monarchie, chef de l’État, sa personne est sacrée jusqu’à la constitution de 2011. Depuis, il est supposé au-dessus de la mêlée, garant des institutions et arbitre entre tous les pouvoirs. Une chanson rap fait le tour de tous les smartphones qui proclame « vive le peuple » dans un cri de défiance manifeste. 

Comment en sommes-nous arrivés là ? Sur toutes ces questions, les intentions étaient différentes des résultats. Ce qui montre une défaillance grave du politique dans notre pays.

Commençons par l’affaire de Madame Raissouni. Le caractère sélectif de la justice fut cette fois-ci tellement indigne, méprisant pour la condition féminine et impudique, que la réaction populaire et internationale a oscillé entre condamnations et dégoût. Le Maroc est apparu aux yeux du monde entier comme un pays « archaïque », aux lois anachroniques. Ce qui est vrai sur toutes les questions liées aux libertés individuelles.

De cette crise, ce fût un tremblement de terre que la conférence du leader islamiste du MUR qui pense que la laïcité (si elle est différente de celle de la France) pourrait constituer une protection des vies et des intimités des citoyens. Ce débat devrait nous réunir tous, si nous voulons éviter que le pays ne se transforme en une prison à ciel ouvert où chacune/chacun n’est qu’en liberté provisoire. 

La mise à feu du drapeau national par des manifestants rifains à Paris a de quoi choquer. Les réactions indignées sont certes légitimes, mais pas toutes. Depuis des années, le cas Zefzafi est devenu un problème majeur, car faut-il le rappeler, il est le premier prisonnier politique depuis la libération de Cheikh Yassine et le retour au pays d’Abraham Serfaty. Il est le symptôme des régressions de ces dernières années, des hésitations qui ont poussé le mouvement à la radicalisation et rendu toute initiative ou intermédiation politique condamnée d’avance à l’échec.

Enfin, une chanson aux paroles irrespectueuses envers le chef de l’Etat fait le buzz … des millions de vues en quelques jours. Le Roi est en première ligne depuis que le politique a failli. Furent nombreux les cas où les citoyens ne voulaient plus discuter avec les élus et les autorités locales, depuis plusieurs années : Sidi Ifni, Jerada, Al Hoceima, … etc. A chaque fois, les citoyens souhaitent parler directement au monarque. Une telle situation était porteuse de risques, mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, beaucoup de ces risques se confirment remettant en cause, l’un des principaux facteurs historiques de la stabilité de ce pays. 

Tout cela est le résultat de 8 années de bricolage politique qui a propulsé des clowns à la tête des partis, qui a fossilisé les syndicats et autres organisations de représentation et qui a bradé des acquis réels de la transition démocratique entamée depuis 1995. Une classe politique aussi impuissante que lâche couvre aujourd’hui tout le paysage. Elle pèse lourd et étouffe toutes les initiatives. S’y ajoute une impudeur générale qui fait de l’inaction une sagesse et de l’hypocrisie une vertu.

Il est encore possible d’en sortir par le haut. Le renforcement des piliers de la nation, à savoir sa foi dans sa destinée, son unité nationale et son idéal de vivre ensemble, est encore possible. Mais c’est dans l’urgence que cela doit se faire et par la proclamation d’un état d’exception démocratique qui nettoie le paysage politique et permet une renaissance du pays autour des exigences de sincérité, de citoyenneté et de clairvoyance.

Muni de son héritage, le Maroc doit marcher vers un ailleurs  … maintenant et tout de suite.

Hassan ChraibiUniversitaire et Chercheur en Sciences de Gestion. Il est Co-fondateur de la plateforme AnalyZ