Cette pandémie nous aura tout appris.
Que nous sommes un peuple béni puisque que nous avons des génies, que nous sommes des gens solidaires tant qu’il n’y a pas de crise alimentaire, que nous savons être disciplinés et que nous pouvons même sortir masqués, que nous n’avons pas confiance dans les discours, mais que nous les croyons toujours, que nous acceptons de rester confinés à condition de savoir un jour quand ça sera bientôt fini.

Alors que le monde entier a mis fin, déjà depuis plusieurs jours, à cette longue période d’hivernage forcé, notre pays tient absolument à être le seul et le denier à sortir de cet immobilisme mortel et sans précédent.

Cependant, soyons honnêtes : si nous voulons vraiment arrêter d’être enfermés à l’insu de notre plein gré, ce n’est pas forcément pour commencer tout de suite des activités productives, mais d’abord pour reprendre des habitudes jadis nécessaires et agréablement oisives. Citons, par exemple, celle de rester attablés au café à papoter et à radoter pendant des heures tout en scrutant les clients de son café, mais aussi des cafés d’à côté, et sans rater aucun des passants qui passent sur le trottoir d’en face. 

En fait, cette habitude que j’ai qualifié d’oisive est en soi, philosophiquement et socialement parlant, une activité productive. 

Je vous explique : d’abord, quand nous nous attablons à la terrasse d’un café, nous consommons un café noir, un café cassé, un café au lait, un thé, un croissant, une harcha, un bol de harira, bref, une consommation que nous payons ou qu’on paye pour nous, qu’importe. L’essentiel, c’est que le ou la propriétaire du café concerné réalise un chiffre d’affaires, et donc un bénéfice qu’il va réinvestir dans ce café ou ailleurs.. 

Prenons maintenant le serveur du dit café. En nous servant notre consommation habituelle, il exerce un travail rémunéré par un salaire et/ou par des pourboires, sans parler parfois des autres travaux subsidiaires accomplis en toute légalité, tels que la vente des cigarettes au détail ou la collecte d’infos des uns sur les autres, qui seront redistribuées aux clients et aux clientes intéressé(e)s.  

Vous comprenez maintenant de quoi a été privée la majorité de nos concitoyens et concitoyennes, et donc une bonne partie de la communauté, qui a été contrainte durant près de 3 mois de se contenter, pour les uns, d’un vulgaire café bouilli imbuvable préparé dans la cuisine, et pour d’autres, d’un café-capsule plus ou moins identique à l’original, mais sans  ressemblance aucune avec le vrai café dans un vrai café. 

Et alors que nous étions, sans trop y croire, à quelques jours de notre improbable libération, on nous a annoncé à cor et à cri la réouverture des cafés, mais juste pour les consos à emporter. Comme si c’était ça qu’on attendait d’eux. 

Mais, ils n’ont vraiment rien compris ! 

Nous les Marocains, nous n’allons pas au café pour boire du café, mais pour papoter, radoter, scruter ses voisins des cafés d’à côté et regarder les passants passer. 

D’ailleurs, les cafetiers ont pour la plupart décliné l’invitation, en gardant leurs rideaux baissés.

 Ils attendent de savoir 1- quand vont-ils pouvoir vraiment ouvrir. 2-  comment doivent-ils organiser leur travail ?  Et enfin 3 – : comment feront-ils pour récupérer touts les pertes subies à cause de la pandémie. 

J’ai parlé des cafés, mais je devrais parler aussi d’autres activités qui ont été également mises en veilleuse, souvent à juste titre d’ailleurs.
Prenons, par exemple, les salons de coiffure : pourquoi, à ce jour, on ne leur dit rien, et pourquoi on ne nous dit rien ? 

A cause de leur fermeture permanente, la plupart d’entre nous ressemblent à des cosaques et à d’anciens beatniks. D’autres, croyant bien faire, se sont munis d’une tondeuse achetée en ligne et se sont fait une coupe à zéro qui, d’ailleurs, n’en vaut souvent pas plus. 

Le café, comme le salon de coiffure, le hammam ou juste le coin de la rue, possède chez nous, et  partout ailleurs d’ailleurs, une fonction sociale indispensable. Et c’est cette fonction sociale que nous avons hâte de retrouver pour nous retrouver. 

Et si on n’a pas compris ça, on n’a vraiment rien compris. 
Pour l’instant, nous ne savons presque rien. Ils ne veulent rien nous dire ou bien, peut-être, eux mêmes ne savent pas quoi nous dire. 

Tout ce que nous savons jusqu’à présent c’est que le chiffre des cas positifs ne fait que baisser et que celui des guérisons ne fait qu’augmenter, qu’on dépiste à tours de bras et qu’on désinfecte à tout bout de champ, que les PME et les TGE reprennent, une à une, le travail, et qu’il ne reste plus que tous les autres, c’est-à-dire tous ceux qui sont si nombreux ou si petits ou si informels qu’on ne sait pas comment les définir. Tous ceux-là attendent impatiemment qu’on daigne enfin leur permettre de reprendre normalement leur travail, en tout cas, ceux qui en ont encore les moyens et ceux qui en ont encore envie. 

Dans l’attente d’une éventuelle et bien hypothétique écoute par ceux qui ne nous écoutent jamais, je vous souhaite un très bon week-end, et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma