Par Mohammed Noureddine Affaya

Ce titre peut sembler paradoxal dans un contexte de peur, de confinement et d’exposition à la mort. En effet, il faut reconnaître qu’il l’est, d’une certaine façon, car comment interpeller les questions de la vie, de la mort, et de l’accélération du temps dans leurs nouvelles configurations? Comment sortir du tragique et s’engager dans le communicationnel ? Comment peut-on s’engager dans une humanité en dialogue dans un monde où les tendances passéistes, morbides et les différentes formes de nihilisme violent occupent le champ perceptif du quotidien ?

      Les termes des débats sur l’être vivant, de la mort ou les possibilités de passage à l’action sont, en fait, révélateurs d’une crise globale politique, sociale, culturelle, écologique et éthique.

     Il est sûr que vivons une rupture depuis les deux dernières décennies. Elle est si radicale que les changements s’accélèrent bien plus vite que les idées, c’est à dire plus vite que ce que l’esprit conçoit ou peut concevoir, ou par ce qui se propose à l’esprit comme possible.

    Nous affrontons énormément de difficultés pour penser l’extraordinaire bouleversement anthropologique, existentiel et historique dont nous sommes des témoins ou des spectateurs tourmentés et inquiets. Les grands évènements qu’on subit montrent que la plupart de nos discours et de nos débats sont prisonniers d’un passé révolu et entretiennent des oppositions d’autant plus spectaculaires qu’elles deviennent dénué de sens ou sans vrai contenu.

     Ce décalage est redoutable. Il suffit de constater que nous nous trouvons de moins en moins capables d’agir sur le cours des choses. L’extraordinaire événement du virus Corona vient de le confirmer d’une manière traumatisante. Il témoigne de la vulnérabilité de l’être humain face aux réactions insoupçonnées de la nature. De plus, l’inachèvement de l’homme se confirme encore une fois, malgré les discours, qui semblent délirants aujourd’hui, sur le transhumanisme et l’homme augmenté s’exposant, ainsi, à de plus en plus de doute. C’est la raison pour laquelle les gens sont tentés de déserter les réalités surtout lorsqu’elles engendrent de faux problèmes et de la souffrance.

     Faudrait-il résister à ce fatalisme en repensant les questions de la vie, de la mort, de la transcendance et de la nécessité vitale pour la production d’un nouveau sens de l’humanité ? serions-nous capables de retrouver le gout de l’avenir, contribuer, chacun selon ses capacités, à la construction d’une nouvelle éthique de solidarité ? Pour ce faire, il semble qu’il faut penser différemment les grands paradoxes et contradictions contemporains, qui se trouvent au centre de notre vie en société : l’individualisme extravagant qui brise le lien, les inégalités criantes qui menacent le vivre ensemble, la transparence exagérée qui ruine l’intériorité, ou encore la croyance affaiblit qui ne donne plus sens au savoir.

    L’homme d’aujourd’hui est exposé aux rythme de l’accélération comme il est devenu majoritairement urbanisé. Les besoins ont changé de nature, les rapports au temps et à l’espace sont bouleversés. La compréhension du passé ou la question des valeurs ont été exposées à des ébranlements profonds. Mais dans quel sens ?

    Il faudrait reconnaître que notre relation à la vie, à la mort, à l’action, au temps, passé ou à venir, se fait, en général, dans la tourmente car le temps du monde nous impose ses rythmes, quelques soient la compréhension qu’on a de notre culture (patrimoine) ou notre degré d’attachement à ses valeurs et ses traditions. Ce temps, par son accélération, nous engage dans une continuelle logique de « devoir-être », mais généralement sans perspective prometteuse. 

      En effet, la conjoncture historique que traverse notre monde impose de nouveaux questionnements aussi bien que de nouvelles possibilités de réflexion sur la vie et la mort. Un paradigme différent est sollicité pour produire une compréhension adéquate des phénomènes de ce millénaire. Des catégories telles que : humanité, vie, nature, amour, temps, présent, avenir, corps, santé…exigent une nouvelle intelligence eu égard aux bouleversements énormes provoqués par les nouvelles technologies et les formes inédites de violence matérielle et symbolique au nom de certaines interprétations du passé, de désirs de conquêtes ou d’attitudes populistes.

           Dans un contexte d’explosion communicationnelle, d’émigration des corps qui transcende les frontières, les temps, les types de contrôle, et avec les changements démographiques, environnementaux et historiques, les équilibres socioculturels des sociétés sont bouleversés et seront encore bouleversés dans les décennies à venir. De même dans les champs de la création des signes et des symboles comme dans les arts, la religion, le goût, le culinaire, les rythmes et les sons. Ces phénomènes appellent à une nouvelle intelligence des conditions de la vie et de la mort aussi bien que les modes d’action.

       Cet horizon de pensée suppose la compréhension des facteurs qui ont fait sombrer l’humanité dans de telles situations: l’instrumentalisation politique des identités, les nouvelles générations de violence, le racisme, les inégalités de toutes formes et les injustices au nom d’une suprématie identitaire, d’un pouvoir hégémonique ou d’une « différence sauvage ».

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*Mohammed Noureddine Affaya,Professeur de philosophie contemporaine à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines- Université Mohammed V à Rabat. Il a publié une quinzaine d’ouvrages dont les derniers sont :

  •  La démocratie inachevée. La sortie de l’autoritarisme et ses obstacles (2013).
  • De la critique philosophique contemporaine. Ses sources occidentales et ses manifestations arabes, 2015).
  • Communication de l’adversité. Identité, démocratie, création (en Français), 2015 ;
  • Images de l’altérité. L’Autre dans la pensée arabo-musulmane, 2018
  • Image et signification. Le cinéma ou la réflexion en acte, 2019