ADIL BOUTDA

« Pensez-vous que deux adultes consentants ont le droit d’avoir des relations sexuelles hors mariage » ? C’est une question simple et directe, et le résultat du sondage l’est encore plus : 9 marocains sur 10 pensent que l’individu n’en pas le droit.

Sous ses apparences claires, la question posée est des plus ambiguës, car elle amalgame maladroitement deux couples de concepts différents : Pensée/Croyance et Droit naturel/Lois révélées.

Dans une société traditionnelle comme le Maroc, le système des valeurs est  d’essence divine et hérité des ancêtres. Il est transcendant et imposé d’en haut. Depuis sa tendre enfance, le marocain est conditionné pour croire et obéir à ces normes souvent sacrées. Elles sont « là », immuables depuis la nuit des temps et il n’a la latitude ni de les interroger et encore moins de les contester ! Il doit juste s’y soumettre et il ne lui viendrait jamais à l’idée de les « penser ».

En revanche, de l’autre côté de la méditerranée, les européens ont pu se défaire du joug de la tradition et des valeurs dictées, en promouvant patiemment et à l’issue d’un combat de plusieurs centaines d’années, une morale humaine et rationnelle, issue du bon sens et qui parie sur la capacité  des hommes à penser leur vivre-ensemble, de manière autonome et indépendamment de toute autorité étrangère à leur propre agrégation.

Ce long processus d’émancipation trouvera son couronnement dans les idées des lumières. Montesquieu annoncera que l’Homme est d’abord libre et que sa liberté n’est limitée que par la liberté d’Autrui. Rousseau dira que notre conscience  est un principe inné de justice, suffisante pour juger les actions bonnes ou mauvaises et distinguer le bien du mal. Dans son sillage, Kant bâtit la morale, uniquement sur la raison et la volonté humaines.

Ce mouvement de remplacement des croyances et des traditions par les seuls produits de la raison, concernera aussi les fondements du droit positif.

Des préceptes de justice universelle, rationnelle et de première évidence seront avancés par les penseurs modernes, pour fonder un droit séculier.

Ces préceptes découlent à la fois de la nature immuable de l’homme, de son caractère sociable et de son caractère raisonnable. Descartes rejetait l’autorité des dogmes et pour Grotius, le droit est ce qui se démontre, non par la révélation, mais par la raison découvrant ce qui est conforme à la réalité humaine.

De nature immanente et concrète, les fondements modernes du droit, ne pouvaient ignorer la nature corporelle des êtres humains. Le corps humain, ses désirs et ses passions, font partie de la nature humaine.

Dans la perspective du droit moderne, l’union libre et volontaire de deux corps était plus naturelle qu’un contrat administratif ou une convention religieuse (mariage). Celle-ci ne peut donc être assujettie à ceux-là.

Dans le monde musulman en général et au Maroc en particulier, le droit positif se fonde encore largement sur la tradition religieuse. Le croyant fait siennes les lois divines et les défend ardemment. Le caractère arbitraire ou même déraisonnable de certaines de ces lois passe au second plan, par rapport à son désir de croyant, de faire corps avec sa religion. Seul compte le salut de son âme. Sa réalité charnelle est tout bonnement ignorée. Il s’en suit chez le citoyen musulman, un déchirement de tous les instants, entre une vie idéelle et idéale, faite de jeûne et d’abstinence et une vie concrète, faite de ruse et de bricolage, afin d’assouvir furtivement ses pulsions naturelles.

Au vu des amalgames que nous venons de décrire, la question posée paraît confuse et la réponse des sondés fort prévisible. En effet et à partir du moment où le sujet qui y est abordé, est bruyamment pris en charge par les valeurs traditionnelles, le réflexe pavlovien de l’interviewé est de s’y référer directement pour y puiser sa réponse. Par ailleurs et dans la mesure où les droits naturels de l’homme n’ont guère leur équivalent dans l’histoire culturelle du monde musulman, pour juger du licite et de l’illicite, l’unique référentiel du croyant demeure le corpus des lois divines.