Par Selma El Houary

Une submersion dans la vie de Frida Kahlo…

« Elle a passé sa vie à mourir » dira Andres Henestrosa. Cette citation dont le sens est très profond, donne un avant-goût à la vie de Frida, une vie amère, parsemée de joies douloureuses. 

Il existe bien quelque chose qui m’a poussé à parler de Frida. Certainement parce qu’elle ne me ressemble pas. Parce que je ne m’identifie pas à elle. Je parle d’elle comme si je la connais bien, mais c’est parce que je ne la connais pas que j’écris sur elle. Comme un besoin inlassable de trouver quelque chose qui me relierais à elle au fond. Frida est pour moi une idée. Une idée têtue qui revient sous différentes couleurs et avec différentes sensations. Une femme qui a résisté et dont l’image résiste même après sa mort.

Magdalena Carme Frieda Kahlo Calderon voit le jour le 6 juillet 1907. Pourtant, elle prétendra avoir vu le jour en 1910, l’année de la révolution nationale, celle d’Emiliano Zapata et Villa. C’est la troisième fille de Guillermo Kahlo et Matilde Calderon. C’est néanmoins par son dernier prénom qu’elle sera appelée, « Frieda » veut dire « paix » en allemand, se prononce « Frida » en espagnol. À l’avènement du Nazisme, Frida n’orthographiera pas son prénom « Frieda » mais « Frida ». Ce « e » supprimé est le premier geste révolutionnaire. C’est d’une certaine manière un reniement de l’identité occidentale ; celle du père aux origines allemandes. Frida aura plusieurs identités mais décidera d’appartenir aux Mexicains ; c’est du moins l’identité qu’elle aura choisie. 

L’une des œuvres où elle expose son attachement aux origines indiennes est « Ma nourrice et moi » (1937). Frida sera confiée à une nourrice indigène, un moment fort et déterminant dans ce choix identitaire, qui, pour apaiser ses larmes, lui chante des « berceuses traditionnelles, qui lui ouvrent l’esprit à une culture qui n’est pas celle de sa classe sociale ni de sa famille » (Clavilier, 2006). Ces racines indigènes qui régissent les croyances ancestrales, demeurent vitales et constructives dans ses œuvres comme dans sa vie.

Sa beauté est étrange et son regard profond dévoile tant de souffrances. Son visage d’enfant n’a rien de celui de toutes ces femmes qu’a connues Diego, le seul homme qu’elle va aimer toute sa vie. Frida cache quelque chose de beau en elle et qu’on ne peut saisir. C’est un mélange unique de gaieté naïve des indiens avec cette inquiétude et cette sensualité qui lui viennent de son père juif Allemand.

Toutefois, ce que Diego découvre en apprenant à mieux la connaître, c’est la terrible expérience de la vie qui se cache sous ces apparences de jeune fille insouciante. Un accident de bus a basculé la vie de la jeune Frida en la « réduisant en cendres » physiquement. La peinture l’a sauvé ! Son âme s’épanouie et au lieu de la souffrance et la douleur, elle s’immerge dans un plaisir indéterminé, celui de la peinture.

Elle écrira d’ailleurs dans une lettre adressée à son amoureux de l’époque Alejandro : « la seule bonne chose, c’est que, maintenant, je commence à m’habituer à souffrir ». Son existence fut une véritable torture physique. Discrète avec une très grande réserve dans l’extériorisation de ses sentiments, elle cache tout dans son humour grinçant. Elle ne parle pas. Heureusement pour elle que la peinture existe et deviendra « sa raison d’être ». C’est du moins ce qu’elle laisse paraître dans son œuvre picturale, tableaux-miroir en marge de tout mouvement artistique, des œuvres singulières qui dépassent la simple figuration et libère sa douleur pour la transformer en une véritable détermination.

De ce chapitre tragique (de l’accident dramatique), elle en sort mûrie, décidée, agressive, le regard brûlant. Elle a fait ses choix. Elle déteste les conventions bourgeoises et se penche vers un discours politique qui éveille en elle, cet idéal révolutionnaire. Toute la fébrilité et l’impatience de la jeunesse jaillit dans son corps meurtri. Désormais peindre, pour Frida, est presque un geste politique, une révolution, celle de la vie ; celle du destin ; celle du Mexique. 

Après son mariage avec Diego Rivera, elle a pu mesurer la gravité de son accident après avoir su, par les médecins, qu’elle ne pourra jamais donner un enfant à son mari. Révolutionnaire, qu’elle est, elle décide de braver l’interdit et de porter un enfant dans un corps qu’il ne pourra pas supporter. Elle qui désire par-dessus tout être mère, va connaître la plus cruelle déception de son existence. Les seuls moments d’espoir où elle s’identifie à la vie la renvoient à la mort de cet enfant qu’elle a conçu dans l’entêtement.

Diego et Frida, de l’art et de la révolution…

Selma El Houary, doctorante en art et littérature