Par Boubker Bendine Taoufik

De quoi « Bouzebal » est-il le nom ? On pourrait dire que c’est surtout le nom d’un échec de l’être, du vivre et du construire ensemble, voire l’échec de notre modèle social et économique. Mais n’allons pas trop vite, « Bouzebal » est d’abord un mot de darija qui a été inventé puis a connu une diffusion large et rapide. Il a même duré sans parvenir à se dictionnariser. Et une langue n’est vivante que si elle néologise. Les nouveaux courants de la pensée, les nouvelles visions artistiques, les innovations scientifiques et techniques, les nouveaux objets ont besoin de dénomination. Notre quotidien suppose aussi des inventions de mots qui expriment des sentiments ou des situations, traduisant la créativité et le génie des peuples ou, parfois, ses incohérences.

On peut citer le fameux « salina » qui pourrait trahir une fermeture et signer un refus catégorique de dialoguer. Il y a aussi « ma3lihsh », expression de la conciliation, mais qui peut révéler aussi un laisser-aller certain, une sorte de procrastination, voire d’irresponsabilité. Dans la série, « Bouzebal » donne à réfléchir profondément. Ce mot apparaît d’abord dans les forums. Puis naîtra un personnage, le toto d’une chaîne Youtube lancée en août 2011 dans l’effervescence du mouvement qui allait prendre le nom du 20 février. Ce qui rendra son utilisation plus large. L’apparition coïncidait avec l’émergence de leaders et bloggeurs, exprimant, sans tabou, une contestation sans précédent sur les réseaux sociaux . C’était le temps de la remise en cause, du divorce avec la politique, de la méfiance à l’égard des institutions et de la désacralisation.

Certes, au vu de la brutalité de la désignation qui renvoie, de façon cruelle, à la poubelle « zbel », et donc aux déchets à jeter avant pourrissement, la question du pourquoi un tel outil dans les réseaux sociaux se pose. Elle peut concerner également des vrais ou des faux influenceurs, des sites improvisés en médiateurs ou en opérateurs des émotions collectives. Mais ce n’est pas le propos. De quoi ce terme, on ne peut plus méprisant qui s’est imposé dans l’espace public, était-il le nom ? Commençons par ce qu’il ne nomme pas : un jeune marocain « klimini », c’est-à-dire, de bonne famille, privilégié, distingué et sans problème. « Bouzebal » voudrait dire tout le contraire. Il est assimilé à un voyou né dans un quartier pauvre, doublé d’une racaille, irrespectueux des normes, marginal et, lui, source de problèmes. Un sale gosse « salgoute » comme on dit. Et nous sommes loin de la litote policée de Jean-Pierre Chevènement qui traitait les jeunes des cités françaises de « sauvageons ».

En réalité, le « bouzebal » apparaît comme le bouc-émissaire utile et salvateur, qui permet, au-delà de l’inflexion de la darija, de se défausser de tout ce qui va mal. C’est le coupable idéal de tous les maux de notre société qui évacue ainsi ses propres peurs, et surtout ses propres responsabilités non assumées, dans un échec collectif aux conséquences inquiétantes. Quoi de pire pour se décharger de la violence sociale, visible ou invisible, qui a généré exclusion, précarité, analphabétisme, inégalités, corruption, médiocrité et clientélisme, que de la déplacer à l’extérieur de soi, en fabriquant des ennemis inoffensifs, sacrifiant toute une jeunesse.

L’assigné au bouzebalisme est doublement condamné : c’est un exclu, sans avenir ni espoir, et, en même temps, il doit se sentir coupable de nos défaillances, de nos incompétences et de nos mauvais choix. Une inversion plutôt perverse. Car la cristallisation de nos craintes dans cette jeunesse laissée pour compte, et innocente des revers de notre classe politique, ne dissipe aucun des fléaux qui rongent notre société ou les raisons de ses contradictions. A vouloir garantir et pérenniser leurs privilèges, certains risquent l’aveuglement. On peut y voir autre chose que la logique mimétique ou la dictature du marketé enviable ou à désirer absolument. Car il y a la solidarité, essentielle à la cohésion sociale. La fracture est déjà là entre les bouzebals et les autres.

Le qualifié de « bouzebal » est la preuve vivante de nos défaites et de nos insuffisances. Ce n’est pas un autre, totalement autre que ceux d’en haut peuvent mépriser. C’est une partie du « nous » que nous rejetons. Et que la société doit reconnaître et accepter comme un semblable qui aspire, justement et avec dignité, à être l’égal. La vraie modernité passe par cet « agir tous ensemble », sans exclusion. Imposer un autre ordre, arranger des perceptions ou l’image d’un citoyen de seconde zone, comme le suggère l’appellation « bouzebal », ne peut masquer nos approximations le temps d’un mot. Or pour résoudre la crise de confiance et dissoudre le malaise actuel, il ne suffit pas de les différer indéfiniment ou de culpabiliser les premières victimes du modèle en échec. Tous les marocains seront utiles pour construire ensemble et se mettre vraiment à l’heure du numérique en passant d’une société d’autorité et de médiocratie à une société de consultation, d’influence et du mérite.

Dans son discours du 30 juillet 2019, SM le Roi Mohamed VI a mis l’accent sur les ratés de notre modèle appelant à l’élaboration d’un nouveau modèle de développement. L’alerte royale sereine n’a pas empêché celles et ceux qui ont failli gravement à être les premiers à faire des propositions, sans sourciller, au lieu de méditer sur leurs échecs. Ce sont ceux-là même qui n’ont jamais oser signaler, à temps, les erreurs dans les choix alors que les indicateurs internationaux dictaient des réajustements. Ils ne se sont pas inquiété à temps des difficultés dans la mise en œuvre alors qu’ils se sont montrés incapables de réaliser ou de suivre les grandes orientations du chef suprême de la nation même. Ils ont attendu le constat amer du Souverain pour se rendre compte du drame. Maladresse de plus, leur empressement pourrait être compris comme une tentative de confiscation et installer une méfiance au moment où le pays a le plus besoin de fédérer et d’écouter les sans-voix.

Paradoxe édifiant, en 2011, la jeunesse qualifiait à son tour de « bouzebal » les corrompus, les politiques incompétents, les rentiers, les imposteurs… Violence verbale contre violence verbale. C’était sa revanche sur le clientéliste, les ratés de l’enseignement et de la formation, le retard des chantiers, la médiocrité des programmes Tv, les approximations des actions en direction des marocains du monde, les failles de la diplomatie, les contretemps en Afrique, le déclin du sport , la spoliation, l’impunité… Une jeunesse peut intérioriser l’image négative qu’on lui renvoie d’elle-même, quel que soit le canal. Mais même rejetée et déçue par les programmes d’intégration dans le monde du travail, ou stigmatisée par un qualificatif déshumanisant et immonde, cella ne l’empêchera pas de dépasser sa double frustration en manifestant. N’oubliant pas le phénomène des NEET, cette bombe à retardement que constituent les jeunes de 15 à 29 ans, sans emploi ni scolarité ou formation, soit un jeune sur trois . Un thème pris en compte dans le discours royal du 20 août 2018.

De toute évidence, « bouzebal » ne peut être responsable de la persistance des disparités sociales alors que le PNB est passé de 18 milliards de $ en 1983 à 120 en 2018. « Bouzebal » n’est pas non plus responsable de l’échec de Daba 2007, de la défaillance des partis politiques, de la prédominance du tout communication et de l’événementiel dans les actions de nos institutions sur les résullats , de l’absence d’évaluation et de l’inefficacité d’une bonne partie de nos élites… Au contraire, cette jeunesse valorisée, écoutée activement, constituera, sans aucun doute, avec les Marocains du monde, réservoir de savoir et de savoir-faire, la clé pour une transition mieux réussie dans un monde mutant et imprévisible. L’élaboration et la mise en œuvre du nouveau modèle de développement est l’occasion de la mettre à l’épreuve car c’est de son avenir qu’il s’agit en premier.

Boubker Bendine Taoufik, Consultant média et diaspora