Chère Madame Kolinda Grabar;

J’ai eu l’honneur de partager avec vous un grand moment qu’est celui de la finale de la coupe du monde de Football en Russie, qui a réuni la France et votre pays la Croatie, où vous étiez en compagnie des Présidents Poutine et Macron sous le regard admiratif de nous autres 80.000 spectateurs présents dans l’arène mythique du stade Luzjniki. Ce chiffre était complètement acquis à votre équipe « carrés rouge-blanc » sauf quelques minorités, dont je fais partie, qui supportaient la France.

Un grand moment de communion internationaliste, sportive et émotionnelle que nous avions vécu ce juillet 2018, vous de votre loge présidentielle et nous autres des tribunes du stade légendaire de Moscou sous le regard bienveillant de la statue de Lénine.

J’avoue que cette rencontre m’a convaincu de visiter votre pays qui, incontestablement, fait l’apologie de la beauté géographique, urbanistique et humaine, dans une sobriété rare car noyée par la mondialisation du « superficiel » et la domination du consumérisme. Votre pays évoque aussi ses racines romaines, catholiques, vénitienne et même communistes … si l’on s’attarde sur la mise en valeur de la maison balnéaire du Maréchal Tito dans la péninsule du Marjan.

Tout cela témoigne du grand parcours traversé par votre nation, qui a fait le choix de se dissocier de la Yougoslavie dans la douleur de la guerre pour rejoindre l’Union Européenne. Cette douloureuse épreuve de ce qui est communément appelé « la guerre des Balkans » a marqué ma conscience pacifiste au fur et à mesure de mon évolution universitaire, au Maroc puis en France dans les années 90 et 2000, et m’a donc naturellement conduit vers la frontière bosniaque lors de mon périple dalmatien, pour traverser vers la ville de Mostar.  


Madame la Présidente,

Je viens d’un pays qui a un rapport très particulier avec la notion de « frontière », considérant que celle de l’Algérie à son orient est fermée depuis 25 ans, malgré l’ouverture des ambassades diplomatiques, et que celle de l’Espagne à son Nord est abusée par une occupation sans fin. Cette relation complexe avec l’abstraction des lignes géopolitiques a multiplié l’effet du comportement de votre police à mon égard :

D’abord sur la frontière terrestre bosniaque, où trois agents ont descendu les passagers du bus Mostar/Split de 20h – 23h30 pour m’opposer un interrogatoire exclusif de 30 minutes, devant témoins, ponctué de phrases dialectales, au ton agressif, qui n’entraient pas dans les compétences d’un traducteur assermenté au cas où j’avais décidé d’activer ma qualité d’Avocat pour le convoquer. 

Ensuite à l’aéroport de Split, où on me confisque un souvenir de Bosnie sous forme de balle de mitrailleuse, refroidie et vidée pour les besoins de l’achalandage, comme s’il y avait là une réaction phobique vis à vis d’une mémoire génocidaire gênante avec intention de l’effacer. 

Enfin, une agression de l’intimité individuelle a chaque contact avec l’autorité par des questionnements d’ordre policier digne de la Tunisie de Benali, sans les demandes un temps soit peu absurdes des justificatifs de « retour » qui attestent du départ de la Croatie … pour savoir si nous ne serions pas tentés, nous autres méditerranéens du sud en quête de refuge, par le « rêve économique croate » basé sur un tourisme de circonstance et une pêche d’eau douce fixant le Smig à 450 euros/mois.

Votre coucher de soleil, la sympathie et la simplicité de votre population, l’authenticité de votre potentiel touristique apportent à cette Europe en crise quelque chose de certain et ne peut orienter la mémoire des visiteurs à retenir ces attitudes agressives de nouveaux entrants dans le club de Bruxelles. A quatre millions d’âmes, sans industrie concurrentielle ni ouverture océanique avec un territoire exiguë, nous sommes logiquement condamnés à rester modestes sauf enthousiasme sportif de niveau mondial. 

Il serait tout à votre honneur, Madame la Présidente, de sensibiliser vos gardes frontières quant à la nécessité de ne pas ressembler à la garde civile de Ceuta, dans le détroit de Gibraltar, ou aux check point israéliens en Cisjordanie, et ne pas adopter des comportements qui vous ont paradoxalement déplus à l’époque de votre vassalité à l’Ex Yougoslavie de laquelle vous vous êtes émancipés par culturalisme et syndrome de minorité. 

En l’attente d’exécuter ma volonté de revenir en Croatie, je vous saurai gré Madame la Présidente de faire considérer, par vos administrations, les ressortissants marocains comme des citoyens dépositaires du droit de circulation et du respect de l’intégrité physique et morale au même titre que les citoyens européens. 

Réitérant mon admiration pour votre pays extraordinaire, agreez l’expression de mon amitié sincère. 

Split, Croatie Le 18 juin 2019

Omar M. Bendjelloun, Avocat au barreau de Rabat et Politologue