Par Pr Abdessamad Mouhieddine, Anthropologue et Ecrivain.

Nombre de Musulmans d’ici et d’ailleurs, dont d’éminents intellectuels, continuent à se poser des questions sur les origines de la rancœur occidentale à leur encontre en tant que Musulmans. Très peu d’entre eux prennent la peine de revenir à des périodes de l’histoire où les Européens pâtirent, parfois affreusement, de l’expansionnisme des pouvoirs califaux au nom de l’islam, notamment l’Empire ottoman qui transperça l’Europe orientale et centrale jusqu’à parvenir à lécher les portes de Vienne.

La mémoire collective européenne ne semble pas avoir évacué à ce jour les phobies nées de cet affrontement avec des pouvoirs musulmans du Machrek et du Maghreb, avec ce qui s’en était suivi en épidémies, disettes, destructions et exodes.  

Mais, malgré la décadence des pouvoirs musulmans en Andalousie et la chute de l’Empire ottoman, puis l’avènement du colonialisme européen, l’imaginaire occidental, a-t-il pour autant évacué les vieilles angoisses, les peurs séculaires et les phobies qui l’avaient si longtemps hanté ? Ce n’est guère sûr. Aussi, n’est-il pas superflu de faire un retour au Moyen-Âge et à la Renaissance afin d’y retrouver cet imaginaire dans sa fraîcheur première.

En effet, de l’onomastique à la ritualisation politique des pèlerinages (Jeanne d’Arc, Solutré, Colombey-les-Deux-Églises… etc.), en passant par les cérémonies militaires, diplomatiques, funéraires, ludiques ou sportives, l’empreinte du Moyen-Âge demeure vivace dans l’imaginaire occidental. Seul le caractère éminemment religieux en a été extrait. 

Certains anthropologues ramènent la tradition européenne de l’épargne aux époques ténébreuses de la peste, des taxations arbitraires ou des famines cruelles. L’éthologie occidentale est encore meublée de comportements préventifs face aux périls dont l’origine se situe bien au Moyen-Âge : dans les vielles régions rurales européennes (Bretagne, Ecosse…), l’alimentation, l’habillement et l’architecture traduisent des peurs séculaires, notamment des maladies pulmonaires, des catastrophes naturelles et des carences caloriques.

Mais, c’est paradoxalement la peur de l’Autre qui a marqué le Moyen-Âge et l’aube des temps modernes ; l’Islam ottoman n’eut aucun mal à prendre le relais des grandes dynasties arabo-musulmanes du Machrek, du Maghreb et d’Andalousie. La chute de Constantinople en 1453, considérée par le pape Pie II comme « la plus profonde blessure infligée à la chrétienté », a été précédée par les défaites chrétiennes au Kossovo (1389). Les villes, les royaumes et les domaines chrétiens succombaient les uns après les autres au passage des Ottomans (Empire de Trébizonde (1461) ; Belgrade (1521) ; Mohacs (1526) où le roi hongrois fut tué ; Ile de l’Égée (entre 1462, date de la prise de Lesbos, et 1571, année de la chute de Chypre). 

D’autres pays furent purement et simplement annexés par un Empire qui voulait porter l’Islam au-delà de Vienne. Des millions d’Européens ne durent leur salut qu’à la conversion pure et simple à l’Islam. La stratégie ottomane, très différente de celle des grandes dynasties conquérantes arabes, impliquait les autochtones dans l’entreprise d’occupation ; ce qui ne diminuait en rien l’ampleur des visées ottomanes : sur quarante-huit vizirs nommés par la Sublime Porte entre 1453 et 1623, trente-trois au moins adoptèrent la religion musulmane ! La première traduction italienne du Coran vit le jour à la Cité de la Langue en 1547.

La menace de l’Islam turc était si réelle que Nicolas V, Callix II, Pie II, Sixte IV, et d’autres chefs de l’Eglise ne cessaient d’appeler à une croisade paneuropéenne puissante. Au congrès de Mantoue, convoqué à cet effet en 1459, Pie II déclara : « Nous nous faisons la guerre entre nous et nous laissons les Turcs libres d’agir à leur guise. […]. Quand il s’agit de combattre les Turcs qui jettent le blasphème à la face de Dieu, qui détruisent nos églises, qui ne veulent rien moins qu’anéantir le nom chrétien, personne ne consent seulement à lever la main. En vérité, tous les chrétiens de nos jours se sont dérobés, tous sont devenus des serviteurs inutiles ».

Ce discours traduit le désespoir des plus hautes autorités religieuses européennes. Dans les églises, les sermons étaient à la stigmatisation du « péril islamique ». La rue véhiculait les informations les plus dramatiques : 10% des habitants des contrées occupées auraient été tués ; le Sultan aurait accroché près de deux mille têtes devant sa tente après la victoire de Mohacs ; les gravures de Shoen (1530) montraient des chrétiennes vendues dans les marchés turcs et des enfants coupés en deux par les askaris.

L’Europe du sud tremblait à l’évocation d’une éventuelle alliance entre les Barbaresques d’une part, et les Maures d’Espagne, pourtant convertis violemment de 1499 à 1526, d’autre part. Signalons que ces derniers, à l’instar des Séfarades convertis, avaient gardé leur langue, leurs costumes, leurs maisons cloîtrées et leurs espaces publics (hammams…) et célébraient clandestinement leurs cultes. Plusieurs récits confirment leur connivence avec les corsaires de Salé et de Tétouan, qui poussaient loin leurs razzias à l’intérieur de l’Espagne. Cela attisait les craintes chrétiennes dans cette partie de l’Europe. Les écrits chrétiens de cette période étaient unanimes à décrire un Musulman « rustre, voleur, pilleur, violeur, filou, imprévisible et barbare ». La jointure turco-maghrébine s’opéra après la prise d’Alger et de Tunis (1570) par Euldji Ali, ex-chrétien converti et « vizirisé » par les Ottomans. 

Le pouvoir espagnol se sentait de plus en plus menacé par la triple coalition entre la dynastie mérinide marocaine, la Régence ottomane de Tunis et d’Alger et les Morisques fraîchement convertis. Aussi, ce pouvoir ordonna-t-il à ces derniers de s’habiller à l’espagnole, à parler le castillan et à changer de résidence. Il alla jusqu’à les déporter en 1566. En décembre 1568, un événement capital eut lieu : la guerre de Grenade qui secoua tout le Royaume ; ce fut l’un des plus grands chocs frontaux entre l’Islam et la Chrétienté sud-européenne, « une guerre entre deux civilisations ennemies » (Fernand Braudel). 150.000 Morisques dotés de 45.000 armes et aidés par 4.000 Barbaresques environ se soulevèrent durant deux ans.

L’Espagne se sentit menacée à la fois par les musulmans de l’intérieur et ceux du pourtour méditerranéen (Maroc, Alger, Tunis et Chypre occupée par les Ottomans). On fit appel à la solidarité chrétienne de Naples et de Lombardie. Les troubles ne furent jugulés qu’en 1570. En novembre de la même année, on déporta près de 80.000 Morisques vers la Castille ; 20.000 d’entre eux périrent en cours de route.

Malgré cela, le « danger musulman » pointait toujours à l’horizon. Les déportés à Tolède, à Séville et à Valence y retrouvèrent une architecture, des traditions et des complicités religieuses qui ne les dépaysèrent point. Ils refusaient, en tout cas, la christianisation, l’assimilation et l’abandon de leurs mœurs et de leurs noms. Le pouvoir central finit alors par recourir à l’expulsion massive : entre 1609 et 1614, 275.000 Morisques (3,4% de la population) furent ainsi mis hors du territoire. L’Eglise applaudit l’exploit : seules des voix timides et peu représentatives réprouvèrent le procédé.

Dans le reste de l’Europe, l’Eglise entretenait la « turcophobie ». Les temps modernes n’échapperont de sitôt à l’« angoisse islamique ». On récitait quotidiennement l’angélus pour implorer le ciel contre la menace d’une religion conquérante ; les troubadours chantaient les « horreurs » d’un Islam plus que jamais rampant ; les voyageurs, les géographes, les moralistes, les historiographes et les hommes politiques, tantôt admiraient la puissance fulgurante de la Sublime Porte, tantôt essayaient de comprendre le secret d’une telle puissance.

Le grand ténor du réformisme chrétien Erasme écrivit : « Race barbare, d’une origine obscure, de combien de massacre (les Musulmans) n’ont-ils pas affligé le peuple chrétien ? […] La situation semble avoir pris une telle tournure que, si la dexte de Dieu ne nous protège pas, elle paraît préluder à une prompte occupation de tout le reste du monde chrétien ». Luther considérait que « c’est un grand malheur que nous restions dans la sécurité, regardant (le Turc) comme un ennemi ordinaire, tel que le serait le roi de France ou le roi d’Angleterre ». Signalons que le même réformiste que fut Luther n’a pas épargné non plus les juifs.

Lorsque la colonisation européenne des contrées musulmanes débuta, elle était animée par cette mémoire pétrie de revanche. 

Lorsque la décolonisation, parfois brutale, intervint à partir des années 50 du siècle dernier, la rancœur n’en fut que plus attisée. 

Ne parlons pas des turpitudes américaines, parfois avec la complicité de certains pays européens, non seulement en Afghanistan (pays musulman), mais également en Irak, en Syrie, en Libye et ailleurs en Dar al islam.

Tout ce parcours d’affrontements a élevé un mur de rancune et de vindicte entre les deux aires civilisationnelles que sont l’Occident et le monde musulman.