Qu’y a-t-il derrière l’idée de « renaissance européenne », chère au président Macron?


Dans le monde tel que nous sommes, nous avons deux nations extrêmement puissantes: les Etats-Unis et la Chine. La Chine est une économie de marché totalitaire. Les Etats-Unis sont une démocratie, mais avec un germe totalitaire dans sa structure. Et nous, Européens, nous sommes là, au milieu de nulle part, la partie la plus riche du monde, mais ouverts aux quatre vents. Nous n’avons pas encore compris cette phrase très simple: nous sommes seuls. Seuls face à tous les ennemis possibles, parce que les Américains ne nous défendront plus. Ils n’enverront plus de GI pour sauver l’Europe, même si les Polonais et les Tchèques le croient.

Un être humain ne naît véritablement que lorsqu’il prend conscience de sa solitude. C’est cela, la renaissance. Et la renaissance de l’Europe commencera par la prise de conscience de sa solitude, qui l’amènera à défendre ses trésors, ses talents et sa place de première puissance du monde. Paradoxalement, les discours de Salvini et des autres populistes me semblent même proeuropéens. Ils ne sont pas contre l’Europe, ils sont contre l’islam en Europe. Ils ne veulent pas que l’Italie quitte l’Europe, ils veulent la protéger de ses ennemis imaginaires. Ils veulent une Europe rassemblée, mais chrétienne.

Dans vingt jours, ce sera le Brexit. Va-t-on vers un divorce sans accord?

Quand je regarde l’histoire, j’ai deux maîtres à penser, Marx et Shakespeare. Le premier donne les grandes tendances, le deuxième nous rappelle que tout dépend des passions humaines. Et que les grandes tendances peuvent trébucher sur les passions humaines. Pour le Brexit, la grande tendance, c’est le chacun pour soi des populistes. Shakespeare, c’est les coups de couteau dans le dos au sein du parti conservateur. La politique britannique n’est plus dirigée par les intérêts du Royaume-Uni, mais par ceux du parti conservateur. Et que va-t-il décider? Je n’en sais rien. Dans « March of Folly », l’écrivaine américaine Barbara Tuchman dit qu’il arrive que les nations se suicident. Eh bien, je pense que le Royaume-Uni est en train de se suicider. Même si les nations finissent par renaître, et qu’il renaîtra.

Mais je ne crois pas une seconde au « remain », à cause des petites querelles de partis et parce qu’aucun dirigeant n’a osé prendre le parti du « remain ». Mon pronostic est que les Anglais finiront par accepter l’accord de sortie et un codicille qui dira que le « backstop » est provisoire mais sans donner de date d’expiration.

Le Brexit pourrait-il être reporté?

Oui, mais de quelques semaines, pas beaucoup plus. Le 1er juillet, ce serait trop tard.

Le Brexit pose-t-il un risque systémique pour le 29 mars prochain?

Oui, c’est clair. Un Brexit dur, sans accord, provoquera un choc systémique. Un Brexit « soft », non. Et puis, l’économie mondiale est très fragile aujourd’hui. Je crois qu’on est au bord, et je ne sais pas si c’est dans trois semaines ou dans deux ans, d’une grande crise économique mondiale.

Pour quelle raison?

On n’a pas réglé la crise de 2008, on a continué à s’endetter. Les entreprises, en particulier celles qui ne sont pas cotées, se sont surendettées, elles sont dans une situation totalement artificielle.

La faute à quoi?

La faute à la procrastination pour régler les problèmes. « Encore un instant, monsieur le bourreau. »

L’Union européenne est-elle en train de se défaire avec le Brexit?

Non. Tous les autres pays européens sont favorables à l’Europe. Certains veulent entrer dans l’euro. Beaucoup veulent adhérer à l’Union. Mais il faut passer à une autre étape. Nous sommes seuls, il faut nous défendre. Pour moi, la seule vraie proposition maintenant, c’est une Europe de la défense. Une armée commune.

Cette proposition défendue par Macron et Merkel va-t-elle se concrétiser?

L’Europe avance toujours lorsque la France et l’Allemagne sont puissantes. Le drame de l’histoire européenne, c’est que depuis la disparition du couple Mitterrand-Kohl, on a eu alternativement un Français fort et un Allemand fort, mais jamais en même temps. Quand Mme Merkel aura passé la main, nous aurons deux dirigeants, en France et en Allemagne, avec du temps devant eux.

Les gens sont en colère, en France avec les gilets jaunes, en Belgique et dans d’autres pays. Que peut-on faire pour eux?

Il faut écouter ce qu’ils disent. Il y a partout en Europe occidentale une prolétarisation de la classe moyenne. Une aggravation de la précarité insupportable, surtout au regard des richesses accumulées depuis vingt ans. Les gilets jaunes ont révélé un problème du premier niveau de la classe moyenne. Il se pose surtout pour les générations futures, car l’ascenseur social ne fonctionne plus. Avant, les classes moyennes en difficulté pouvaient se dire que leurs enfants feraient mieux qu’eux. Aujourd’hui, les enfants des classes moyennes ne passent plus au niveau supérieur aussi vite qu’avant, c’est un problème dont il faut se préoccuper.

Reste-t-il une place pour l’utopie?

Évidemment. La société positive est une utopie. Le monde ne fonctionne que par des utopies. L’utopie de la beauté, la musique en est un exemple. L’utopie de la bonté, de l’altruisme. La grande bataille d’aujourd’hui, cela ne devrait pas être l’individualisme, mais l’altruisme. Je crois beaucoup à la victoire de l’altruisme.

Cette utopie, vous la transmettez comme chef d’orchestre?

Pour faire une métaphore, je crois que l’orchestre est annonciateur de l’évolution de l’économie en général. Un orchestre est une entreprise composée de gens qui viennent pour un projet et vont ensuite mener une carrière individuelle. C’est cela, le monde que l’on va avoir. Les entreprises seront de moins en moins pérennes. De plus en plus de gens se rassembleront pour un projet de dix ou quinze ans et puis se sépareront vers un autre projet. Rien dans la vie ne vaut s’il n’y a un projet.

Cette façon de voir ne risque-t-elle pas de faire peur aux gens?

Dans les réformes les plus fondamentales, il y a, pour moi, une idée révolutionnaire selon laquelle toute personne qui ne travaille pas doit être rémunérée pour se former. C’est une idée utopique, qui répond à la précarité, qui permet de former les gens et qui renvoie à une utopie ancienne qui a fini par s’imposer, selon laquelle toute personne malade doit être rémunérée pour se soigner. C’est l’intérêt de la collectivité qu’elle se soigne et ne soit pas contagieuse. C’est la même chose pour la formation. Dans un orchestre, chaque musicien a intérêt à ce que l’autre soit bon. C’est la grande réforme du XXIe siècle. Toute formation mérite salaire.

*Extrait d’un entretien accordé à L’Echo www.lecho.be