Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain 

Décidément, certains refusent mordicus de se départir des schémas de pensée binaires ! Ces schémas hérités du siècle dernier qui sont devenus caducs, nuls et non avenus à l’ère où la technologie a bel et bien désintégré l’idéologie et où le destin des humains est devenu un et indivisible ! 

D’autres n’ont pas encore compris que les valeurs dites universelles ne sont opposables par les Occidentaux aux nations extra-occidentales -à commencer par la Chine- que par opportunisme économique et/ou géostratégique. Ils prennent pour de l’argent comptant toute la logomachie égalitaire, droits-de-l’hommiste, démocratique, « progressiste » que leur sert la puissance communicationnelle occidentale. Pis, le complexe du colonisé fait des ravages dont les dégâts collatéraux psychologiques, sociétaux, culturels et politiques sont proprement dévastateurs. 

Les leaders occidentaux qui professent les fameuses « valeurs universelles » se foutent comme d’une paire de chaussettes trouées de la destinée des peuples extra-occidentaux ! La France était-elle allée  en Libye ou au Mali pour les beaux-yeux de ces peuples meurtris par la dictature ou l’anarchie ? Est-elle allée en Centrafrique pour y injecter des investissements productifs probants ? Tout comme Bush en Irak et en Afghanistan, elle s’est cyniquement abritée derrière les valeurs que je viens de citer pour y rafler le beurre et l’argent du beurre. 

Les immigrés du sud qui vivent dans les pays du nord ne valent pas un clou en dehors des compléments de voix qu’ils peuvent apporter dans les suffrages locaux. Quant au fameux « lobby sioniste » que nous nous époumonons à décrier matin, midi et soir, il ne vient pas d’émerger à l’improviste à la surface de la terre. Il a été patiemment construit par des générations d’Ashkénazes qui ont décidé d’y mettre les moyens : A titre d’exemple, chaque sénateur potentiel américain, qu’il soit républicain ou démocrate, perçoit en catimini 20 millions de dollars US en financement de sa campagne de la part des fondations et des grosses ONG pro-israéliennes. Les Représentants (députés) en reçoivent un million.

Cette tradition ne date pas de la semaine dernière; elle a vu le jour dès le second mandat de Roosevelt (il fut le seul président américain à faire trois mandats et avoir entamé un quatrième avant d’être emporté par la maladie). 

Les pères des bombes nucléaires américaine, française, britannique et soviétique ne s’appelaient ni Mohamed ni Malika, mais des juifs d’Europe.  Au sein de l’Occident et ailleurs, les écoles juives dispensent un enseignement dont la qualité est jalousée par toutes les écoles publiques, communautaires, religieuses ou privées. 

La tradition financière juive, notamment au chapitre des banques d’affaires, date, en Europe, du XVIIème siècle ! Les juifs d’Europe, notamment centrale et orientale, peuvent aligner des centaines de philosophes, de musiciens ou de scientifiques à travers six ou sept siècles. Un simple coup d’œil sur la liste des lauréats des différents prix Nobel renseigne sur la prééminence de ces Juifs dont les parents, les grands-parents ou parfois les enfants ont connu le pire enfer sur terre, la Shoa ! Ce ne fut pas par hasard non plus que la tradition éditoriale occidentale a été conquise pan par pan, patiemment, adroitement, sans jamais faire de vagues par la puissance culturelle et financière des Juifs issus d’Europe. 

Qu’est-ce à dire ? 

En vérité, nous n’avons pas compris que la dignité d’une communauté humaine, qu’elle ait accédé ou pas encore au statut de nation, s’adosse avant tout à un rapport de forces favorable, et jamais, l’histoire nous l’apprend tous les jours, sur les pleurnicheries invocationnelles des sempiternelles valeurs d’égalité, de justice et d’équilibre entre les nations.

Prononcé par les grandes puissances, ce discours pèse lourd; quand il est égrené par les impuissants que nous sommes, il apparaît comme il est, en réalité : périmé, inaudible, contre-productif et, somme toute, désuet. Les Chinois, qui travaillent beaucoup et parlent si peu, l’ont compris. Même la Russie poutinienne, forte de sa puissance nucléaire, après les errements qui ont suivi l’implosion de l’ex-Union Soviétique, vient de le comprendre également, et elle nous en administre les preuves successives, à l’image de l’affaire syrienne, par exemple. 

C’est cette même règle équationnelle de la primauté des rapports de force qui est observée par l’Etat d’Isrël, y compris en son sein où les juifs sépharades sont traités par leurs compatriotes Ashkénazes de nonchalants, de fêtards paresseux, de jouissifs et d’ignares, justement parce que ces juifs levantins n’ont jamais adhéré à cet axiome fondamental des Judéo-européens par lequel on « se doit de travailler à 10% pour le présent et soi-même et 90% pour la génération suivante ».

Qu’opposons-nous à cette discipline de fer ? A une si vieille et si performante stratégie qui a traversé les siècles, y compris dans les ghettos juifs et qui traverse au forceps les décennies, opposant la plus farouche des résistances au droit international comme au droit des gens ? Obama, Trump ont-ils osé hausser le ton contre Netanyahu ? Bayden osera-t-il le faire sans risquer de voir les deux chambres du Congrès saboter dès le lendemain tous ses projets ? 

Nous ne sommes même pas capables, individuellement et collectivement, de nous remettre en question, en abandonnant notamment nos ridicules fanfaronnades et cette posture simiesque qui croit si bêtement que l’on peut gagner une bataille sitôt qu’on a crié plus fort que l’ennemi ? « Le plat de la vengeance se mange froid » ou ne se mange point ! 

Quels macro-business plans avons-nous concoctés pour nous sortir de nos lamentations sans lendemain ? Quelles solidarités avons-nous tissées durant les quarante dernières années sur la base de la complémentarité entre les producteurs de pétrole aux cerveaux nichés dans les testicules, d’une part, et ceux qui handicapent année après année leurs fondamentaux économiques par la faute d’une énergie de plus en plus coûteuse, d’autre part ? Et puis, au sein de chacun de tous ces pays prétendument frères pataugeant jusqu’aux cervicales dans les pires humiliations, que faisons-nous toute la journée sinon geindre ? 

Et nous autres Marocains, avons-nous éradiqué l’analphabétisme ? Pourquoi tous nos enseignants, avec une motivation substantielle de l’Etat, ne se mobilisent-ils pas comme un seul homme pour offrir, ne serait-ce que deux heures par jour de leur temps, aux candidats à l’échec scolaire, au lieu qu’une bonne partie d’entre eux se goinfre copieusement du business des cours particuliers ? Avons-nous effacé la honte de la mendicité, devenue une seconde nature ? Pourquoi nos médecins ne consacreraient-ils pas un peu de leur temps à soigner les déshérités ? Pourquoi l’opportunisme le plus égoïste a-t-il conquis les esprits et les comportements ? 

Mille « pourquoi » se bousculent dans nos têtes chaque jour. A tous ces « pourquoi » si terrifiants et si scandaleux, il n’y a qu’une seule et unique réponse intelligible : Il est urgent de rendre ses lettres de noblesse au patriotisme le plus concret ! Cela signifie l’urgence absolue de se remettre à croire en nous-même au travers de l’effort ! Cela implique de croire à un destin commun, hors de l’égotisme et des misérables calculs carriéristes. Et cela implique, avant tout cela, de FAIRE au lieu de PALABRER, de s’acquitter de ses devoirs pour mériter ses droits, de refuser les compromissions au bénéfice des compromis. 

Mais tout cela a un préalable sans lequel rien ne peut être entrepris dans le sens de la construction de notre dignité par le biais de la reconstruction du Marocain. Ce préalable est simple : ABANDONNONS LA FAUSSE FIERTE ET CESSONS D’ATTRIBUER TOUS NOS MALHEURS AUX AUTRES !