Le dernier trimestre 2018 et le premier semestre 2019 auront été les périodes de tous les succès personnels de Nasser Bourita à la tête de la diplomatie marocaine. En termes de dossiers bouclés, de missions réussies et de chantiers d’envergure qui laissent présager des perspectives intéressantes en faveur de la politique étrangère du Maroc. Et, sans aucun doute, durant ces neuf derniers mois, le ministre marocain des Affaires étrangères aura battu tous les records en kilomètres parcourus et en heures de vol à sillonner les capitales du monde à travers les quatre coins de la planète.

Avec une condition physique et une fraîcheur hors-normes, Nasser Bourita dort (très) peu. Capable d’aligner plusieurs nuits sans sommeil, ses proches craignent pour sa santé. A terme, on ne peut pas tenir à un tel rythme. Surtout pour un ministre qui délègue peu et qui cherche à tout savoir, tout contrôler : il est capable de dévorer jusqu’à soixante pages par jour entre rapports, notes, mémos et synthèses, rien ne doit lui échapper.

Si ses deux premières années à la tête du ministère ont été laborieuses car ne parvenant pas à se défaire de son costume de secrétaire général malgré sa promotion, entre temps, en tant que ministre délégué, Nasser Bourita a fait fi de toutes les critiques et remontrances en arrivant à imposer –bon an, mal an- son style particulier et à s’affirmer comme le véritable patron de son département.

Il n’est ni évident, ni facile, pour un diplomate de carrière, de gravir tous les échelons de son administration pour en présider aux destinées en moins de vingt-ans. 1er secrétaire, conseiller, chef de service, chef de division, directeur, directeur général, secrétaire général, ministre délégué et enfin ministre, l’ascension est fulgurante pour cet enfant de Taounate qui vient de fêter son 50ème anniversaire.

Travailleur reconnu, il n’octroie pas facilement sa confiance. Et pour mériter de faire partie du carré restreint et immédiat de ses proches collaborateurs, il faut non seulement le mériter, mais aussi et surtout avoir la capacité mentale et physique de suivre le rythme effréné du ministre. Car entre deux avions, en attendant un troisième, il participe à un conseil des ministres, fait un exposé devant une commission parlementaire, reçoit des émissaires étrangers, ou assiste à la cérémonie de remise des lettres d’accréditation aux ambassadeurs nouvellement nommés par le roi.

La garde rapprochée

A peine rentré du «Sommet des 2 Rives», il assiste à une activité royale avant de reprendre son bâton de pèlerin et s’envoler pour Bruxelles en vue de co-présider avec Federica Mogherini la 14ème session du Conseil d’association Maroc-Union européenne qui se tient ce jeudi. En moins d’un mois, il a fait le tour des pays du Golfe où il a rencontré l’ensemble des Emirs et Cheikhs -à l’exception des dignitaires émiratis-, suivi d’un roadtrip en Amérique latine couronné de succès concernant la cause nationale.

Cet entrain n’a été rendu possible qu’avec le concours d’une équipe restreinte très fidèle au boss, laquelle a fini par comprendre les «contraintes» du ministre qui doit gérer les subtilités d’un département régalien, on ne peut plus souverain. Les Sami Marrakchi, chef du cabinet et éminence grise du ministre, Fouad Yazough, ambassadeur-directeur général des relations bilatérales et des affaires régionales, Anas Khalis, ambassadeur-directeur du protocole, Mohamed Methqal, ambassadeur-directeur général de l’AMCI et Chafika El Habti, directrice de la Diplomatie publique, forment la dream team de Nasser Bourita à qui ils sont tenus de rendre compte de tout ce qui bouge au ministère.

Vous l’aurez remarqué, le secrétaire général ne figure pas parmi cette poignée de fidèles. Mohamed Ali Lazrak, avec qui Nasser Bourita n’entretenait pas de relations très cordiales, vient d’être nommé ambassadeur en Turquie laissant son poste vacant. Bourita n’est pas très pressé d’y désigner un successeur, il préfère travailler seul avec son cabinet et les quelques dévoués.

Montée en puissance Vs. déficit en communication

Il n’est pas facile de succéder à Haj Ahmed Balafrej, à Ahmed Laraki, à Abdelhadi Boutaleb, à Abdellatif Filali, à M’Hammed Boucetta ou encore à Mohamed Benaissa qui ont été de grands ministres des Affaires étrangères et qui ont marqué d’une manière indélébile l’histoire de la diplomatie marocaine. Mais chacun jouit d’un style. D’un style propre à lui. Et «le style c’est l’homme».

Après plusieurs couacs au tout début de sa mission, en termes d’image, de tenue, ainsi que sur le plan protocolaire et sur le casting de ses accompagnatrices, sans oublier ses hésitations et sa fébrilité dans l’affaire de la saisie en Afrique du sud de la cargaison de phosphates appartenant à OCP, ou encore la gestion très cavalière du dossier de la CEDEAO qui lui ont valu des remontrances au point où le nom de l’ancien secrétaire général de l’Upm, Fathallah Sijilmassi, a été évoqué dans les salons pour lui succéder –d’ailleurs son circule toujours-, Nasser Bourita, et en l’espace de moins de deux années, s’est totalement métamorphosé. Avec beaucoup plus d’assurance et un sens de l’Etat très marqué : on le sent totalement affranchi et libéré de l’héritage catastrophique de Taïeb Fassi-Fihri et de Salaheddine Mezouar.

Si l’on peut affirmer aujourd’hui, et sans conteste, que le Maroc dispose d’un ministre des Affaires étrangères qui maîtrise parfaitement son sujet et ses dossiers, ce n’est pas le cas en ce qui concerne la communication du chef de la diplomatie. Trop lisse, souvent langue de bois, parfois inexistante…en 2019, un ministre des Affaires étrangères se doit d’avoir un compte Twitter officiel dans lequel il exprime, au moins deux à trois fois par jour, les positions officielles du Maroc sur les sujets brûlants de l’actualité mondiale.

Il est par exemple inadmissible qu’aucune communication en bonne et due forme n’ait été soumise à l’opinion publique concernant l’«Atelier de Bahreïn» qui consacre le «Deal du siècle» devant enterrer l’affaire palestinienne, et qui est refusé par l’écrasante majorité des populations arabo-musulmanes. Annoncer via un communiqué laconique qu’un cadre du MEF (son nom ? Son titre ?) ira représenter le Maroc ne répond pas aux préoccupations des marocains ni à leurs interrogations. Il est temps aussi qu’en 2019 le MAECI puisse accueillir enfin en son sein un pool de journalistes spécialisés accrédités comme cela se fait aux USA, en France, en Espagne, en Italie, entre autres pays démocratiques.

Défis économiques Vs. diplomatie classique

Il y a deux jours, un communiqué de l’avionneur canadien Bombardier annonçait que son programme d’avions régionaux, CRJ Series, allait être racheté pour 550 millions de dollars par l’industriel japonais Mitsubishi Heavy Industries. Le jour-même, le bras financier de l’Etat chinois annonce prendre le contrôle de 49% du Groupe ACWA Power, qui accompagne le déploiement du Plan solaire marocain. La veille, le bras financier de l’Etat chinois a signé à l’Elysée un accord pour déployer 1 à 1,5 milliard d’euros dans les entreprises françaises voulant se développer en Chine.

Quels impacts sur l’économie marocaine ont été évalués par les experts du centre de prospective du MAECI ? A-t-on anticipé ces tsunamis qui ne risquent pas d’être les derniers ? Il n’est pas judicieux de dormir sur ses lauriers après la reconduction des Accords de Pêche et d’Agriculture incluant nos provinces du sud, car des coups peuvent provenir de là où on les attend le moins.

A l’instar du State Department qui fait beaucoup appel aux expertises externes, le MAECI est invité à s’adosser à des universités nationales ou à des think tanks reconnus pour leur professionnalisme en vue de collaborer sur des documents de prospective et de veille stratégique qu’il est difficile de produire en interne, et en finir avec des pseudo-«Instituts» qui se sont transformés en agences d’événementiel qui n’apportent aucune valeur ajoutée à la politique étrangère du Maroc tout en brassant des millions de dirhams d’argent public. D’ailleurs, où sont ces instituts quand il s’agit de gérer une communication de crise après le scandale de l’investisseur italien Impresa Pizzarotti qui n’a pas été payé par le gouvernement marocain et tout le mal que cela cause à l’image du Maroc ?

C’est là où le Maroc a besoin des valeurs sûres parmi ses diplomates et hommes d’Etat. Un gros calibre comme Hassan Abouyoub, plusieurs fois ministres, ancien ambassadeur à Rome et à Paris, que va-t-il faire à Bucarest –poste refusé par Fadel Benyaïch- alors que la Roumanie vient d’achever sa présidence tournante de l’Union européenne ? Puisque c’est le ministre des Affaires étrangères, selon la Constitution, qui en a l’initiative, pourquoi ne l’a-t-il pas choisi pour Moscou par exemple ? Un aussi grand pays membre permanent du Conseil de sécurité aurait été un choix sur mesure et adéquat pour Hassan Abouyoub et une réelle valeur ajoutée pour le Maroc. Mais Bourita lui a préféré un illustre inconnu. Pour sa part, Khalid Naciri, ancien ministre PPS, et très fatigué du haut de ses 74 ans, comment pourra-t-il mener à bien sa mission dans un pays aussi sensible et stratégique que la Jordanie ?

Si d’aucuns auraient bien vu l’ancien ministre Youssef El Amrani à Londres ou à Moscou au lieu de Pretoria, on remarquera  bien qu’à deux ou trois noms près, la liste marque l’empreinte de Nasser Bourita qui a enfin su (pu) imposer «SA» liste. S’il s’agit pour Bourita certes d’une consécration sur le plan personnel et professionnel, il est cependant inquiétant de voir que le ministre Mohcine Jazouli, chargé des Affaires africaines, dont les relations avec Bourita sont en dents de scie, ou la secrétaire d’Etat Mounia Boucetta, pourtant respectivement (et officiellement) numéros 2 et 3 du département, n’ont pas eu un droit de regard sur les futurs chefs de missions diplomatiques.

Mais le coup de génie de Bourita, il faut le reconnaître, c’est d’avoir pu libérer les couloirs de Bruxelles et de Strasbourg de la mauvaise influence du député-lobbyiste Abderrahim Atmoun qui soufflait le chaud et le froid dans les relations entre Rabat et l’Union européenne, outrepassant ses prérogatives et empiétant sur celles de l’ambassadeur marocain. «Exilé» à Varsovie en Pologne, la voie est désormais libre pour le brillantissime Ahmed Rahhou pour faire ses preuves au cœur du réacteur de la décision européenne.

Abdellah EL HATTACH , Consultant en stratégie et affaires publiques