Par Abdessamad Mouhéieddine, Anthropologue et Ecrivain

Chaque fois que j’atterris au Maroc, l’angoisse prend vite la place de cette nostalgie qui ne me quitte jamais et qui m’y précipite. Une espèce de boule de type chtonien reste plaquée sur mon rythme cardiaque jusqu’au retour à Paris parmi les miens. Cette angoisse est diffuse, indéfinissable, envahissante. 

Décidément, il est devenu primordial de s’armer au Maroc de beaucoup de choses pour se protéger ! Contre la rue, le voisinage, les fosses des trottoirs, les drogués, les enivrés de l’alcool à brûler, les mendiants, les cireurs, les voleurs, les hommes-boutiques, les apostropheurs de tous genres, les oisifs curieux, les fausses accusations…bref de tout un environnement marqué par la rancune de classe, la violence verbale et physique, l’incivisme et les incivilités. Pardi !  

Mais il faut, avant tout, me semble-t-il, s’armer d’un « dictionnaire antinomique » pour espérer comprendre ses compatriotes ! Ainsi, si l’on te dit : « sois tranquille ! », tu dois vite comprendre que l’affaire est tombée à l’eau ! A fortiori lorsque d’aucuns te parlent de fraternité, attends-toi à un bon crochet en pleine figure ! Le « non » est ainsi devenu l’exact synonyme éthologique du « oui ». La perversité semble avoir piégé jusqu’au langage commun ! 

Je sais, je sais que la félonie politique, la lâcheté, l’extinction du civisme, le sans-gêne généralisé, l’opportunisme et la faillite du système éducatif sont passés par là. Il faut également s’armer d’une patience particulièrement élastique dès qu’on a le malheur de faire appel à un avocat, à un menuisier ou à un maçon ! Parfois, je mobilise ma patience déjà éprouvée uniquement pour respirer le même air que mes chers compatriotes !  

Se protéger, cela coûte cher dans une société pathogène, des villes criminogènes et des rues peu sûres ! L’exode de la ruralité mentale vers l’urbanité est jonché de redoutables périls dans un environnement aussi malsain, vous dis-je. 

En effet, comment, Diantre ! vivre aujourd’hui dans un tel environnement sans être constamment accompagné d’un garde du corps, d’un collège d’avocats, d’un réseau relationnel puissant et, surtout, d’une méfiance à toute épreuve ? 

Comme je n’en ai nullement les moyens et guère plus beaucoup de temps, je sauve ma peau dare dare motus de ce capharnaüm peuplé de rapaces constamment affamés, fussent-ils riches d’ailleurs.

Le vivre-ensemble semble en désintégration avancée. Il n’est plus qu’un vieux souvenir, ai-je l’impression !