Après un retour en grâce suite à une longue période de doute et d’interrogations, le ministre Moulay Hafid Elalamy doit faire face aujourd’hui à un défi de taille, celui de rassurer sur l’avenir du site de production de Bombardier à Nouaceur, le géant canadien de l’aéronautique ayant décidé de quitter le Maroc. MHE a promis un repreneur, on ne voit toujours pas de candidat, ça ne se bouscule pas au portillon.

Mais au lieu de se concentrer sur ce sujet brûlant qui met en jeu des centaines d’emplois, MHE fait diversion lors d’un discours prononcé la semaine écoulée à Tanger devant le congrès de la technologie et de l’innovation -CYFY-, dans lequel le ministre de l’Industrie et du Commerce, en charge, à juste titre, de l’Économie numérique, a déroulé une réflexion totalement ubuesque sur les “dangers du e-commerce”, notamment pour le commerce de proximité, ce qui a laissé pantois les professionnels du digital.

Si l’obsession de MHE est l’emploi, le e-commerce n’en est pas l’ennemi, bien au contraire. Avant de parler de dangers, MHE aurait du relever les opportunités du secteur de l’économie numérique dont il est en charge et qu’il est tenu de moderniser et de développer au même titre que le commerce et l’industrie.

Par ses hésitations et son scepticisme, MHE, qui semble oublier que dans dix ans on va boucler le premier tiers du XXIe siècle, nous fait penser à ceux qui énuméraient, au XVIIIe siècle, les dangers de la révolution industrielle. Plusieurs siècles plus tard on sait qu’ils avaient totalement tort et que si l’on avait suivi les conseils des “MHE” de l’époque, le monde traînerait encore les stigmates du Moyen-Âge.

Un ministre, ça doit oser les ruptures, ça doit piloter les grands virages industriels et numériques et non pas seulement tenter de gérer le statu quo qui, lui, est réellement entrain de tuer la création. MHE, qui a peur pour les emplois de proximité, ignore-t-il que même l’informel qui tue l’économie, est hyperconnecté ?

Donc, au lieu de faire barrage à l’e-commerce, il serait plus judicieux de combattre l’informel, là est le vrai défi. MHE ne se demande-t-il pas pourquoi tant d’ingénieurs et de techniciens spécialisés quittent tous les ans le Maroc pour l’étranger ? C’est justement parce que le modèle obsolète défendu par le ministre ne peut pas absorber ces compétences.

Le Maroc a raté le virage du paiement mobile et on est entrain de rater celui de l’inclusion financière pour des raisons populistes évidentes et d’opportunisme politique. Est-ce en raison de pressions des banques et des assurances de la place qui ne veulent pas voir changer d’un iota leurs positions dominantes ? MHE est aujourd’hui ministre, il doit oublier ses anciens réflexes hérités du groupe qu’il a cédé aux sud-africains.

En accélérant la mise en place du Registre National de la Population, les pouvoirs publics ont donné le cap, et le e-commerce, entre autres intelligence artificielle, n’en sont que la suite logique. “Le rôle d’un responsable politique n’est pas de « stopper » le cours de l’histoire (qui se fera avec ou sans nous), mais plutôt de trouver les opportunités qu’on peut en tirer, et il y en a plusieurs” rappelle Youssef El Alaoui, co-fondateur de Mobiblanc.

Pour cet ingénieur et professionnel du secteur “vouloir protéger les petits emplois est une cause noble et sérieuse, mais ça ne doit pas se faire au détriment de la transformation de l’économie du pays.” Il en donne pour exemple nos “voisins Africains [qui] qui s’en sortent mieux que nous. Le paiement mobile et l’inclusion financière n’en est qu’un exemple parmi d’autres, alors qu’au Maroc on cherche à protéger bêtement nos banques.”

Il serait intéressant que MHE consulte dans ce sens son collègue dans le gouvernement chargé de la coopération africaine, Mohcine Jazouli, en vue d’étudier ensemble les réussites africaines dans le e-commerce, notamment au Nigeria, en Afrique du Sud, au Kenya et au Sénégal. Un digital adapté au continent, à ses habitudes, à ses contraintes…et ça marche !

Quand notre interlocuteur Youssef El Alaoui avance que “le rôle d’un responsable politique n’est pas de « stopper » le cours de l’histoire (qui se fera avec ou sans nous), mais plutôt de trouver les opportunités qu’on peut en tirer”, il ne va pas sans nous rappeler le rapport Thery sur Internet commandé en 1994 par le gouvernement français dirigé par Edouard Balladur, et dont les conclusions se résument comme suit : “le Minitel est l’avenir et Internet ne décollera” !

Abdellah El HattachConsultant – Expert en stratégies et affaires publiques