Par Adnan DEBBARH

La séance de la Commission de contrôle des finances publiques du Parlement  du 17 décembre courant où Mr Mostafa Terrab, PDG de l’OCP,  a présenté une lecture/bilan de son mandat à la tête de cette entreprise publique peut être considérée comme un événement historique. Elle a permis de montrer, preuves à l’appui, qu’il n’y a pas de fatalité de l’échec des entreprises publiques au Maroc, il y a seulement une bonne ou une mauvaise gouvernance.

L’observateur de la vie économique dans notre pays, depuis quelques décennies, n’avait pas besoin de cet exemple pour être convaincu, sauf que le lieu de la rencontre, le secteur concerné (les phosphates), la taille de l’entreprise, le contenu et la clarté de l’exposé ont donné à l’événement une dimension particulière, voire historique, car pouvant contribuer au changement de paradigme que nous appelons de nos vœux. 

Histoire, paradigme, ce sont des mots qui peuvent sembler inappropriés au vu de l’événement, ils ont été choisis à dessein pour exprimer une petite vengeance sur cette histoire qui a été particulièrement dure à vivre depuis au moins trois décennies pour le marocain lambda qui écrit ces lignes.Elu municipal de la ville de Casablanca dans les années 90, j’ai suivi la privatisation de la RAD, Régie Autonome de Distribution de Casablanca.

Entreprise qui croulait sous les dettes, dont les services étaient de mauvaise qualité et d’un management dépassé et impuissant devant les syndicats. Bref la Lyonnaise des Eaux nous faisait une « grande faveur » en acceptant de la reprendre. Quelle fut notre humiliation, voire notre stupéfaction de constater que la société qui l’avait reprise avait envoyé « un quarteron » de dirigeants français et que du jour au lendemain cette entreprise, avec les mêmes équipes marocaines et le même personnel s’est métamorphosée en une entreprise très rentable.

Doit-on rappeler ici combien d’entreprises publiques « moribondes » ont été cédées à vil prix pour se retrouver rapidement parmi les entreprises florissantes de la place ? Précisons qu’il ne s’agit pas de remettre en question le processus de privatisation, notre propos se focalise sur la gouvernance. Notons que la cession  d’entreprises bien gérées aurait rapportée d’avantage au Trésor public.Revenons à l’OCP qui a pris son envol en 2006 suite au recrutement d’un manager formé dans une prestigieuse université occidentale et ayant travaillé à la Banque Mondiale.

D’après l’exposé de Mr Mostafa Terrab, il a récupéré une entreprise à la situation nette négative de 16 milliards de dhs, fortement endettée à cause entre autre d’une gestion calamiteuse de sa propre caisse de retraite. Malgré la disponibilité du plus grand stock de phosphates au monde  une grande partie de ses ventes étaient constituées de la matière première non valorisée, donc a faible valeur ajoutée.Pour établir ce constat, le nouveau manager a commandité une série d’études à des organismes spécialisés qui n’attendaient que cette occasion pour proposer leurs services.

Suite au diagnostic un plan stratégique nouveau a été adopté reposant sur trois piliers : une meilleure valorisation de la matière première avec une montée en puissance de la production d’engrais, une optimisation des coûts de production et une nouvelle politique commerciale. Cette nouvelle stratégie a été élaborée par les équipes de l’OCP aidées par les bureaux d’études spécialisés.Donc Mr Mostafa Terrab est venu, a piloté un diagnostic, a élaboré une stratégie et l’a mise en application.

On est tenté de dire, sans rien enlever  à son mérite et ses compétences qu’il a fait son job de manager.Avant d’analyser les résultats de l’effort accompli par le management de l’OCP, on peut se poser la question du pourquoi les prédécesseurs de l’actuel manager n’ont pas adopté la même démarche. Sans remonter à Karim Lamrani à l’approche peut-être classique, cet organisme a « bénéficié » des compétences de ministres, voire de premiers ministres. Les Driss Jettou, Mohamed Berrada, Mohamed Fettah, Azeddine Guessous et j’en passe sont passés par là, sans laisser une empreinte probante au vu du bilan de leur gestion.

Arrêtons-nous aux résultats de cette entreprise avant de tirer quelques conclusions plus générales.La contribution de l’OCP au Trésor n’est pas la plus importante, la première place revient à la Société Marocaine des Tabacs, elle se situe d’un exercice sur l’autre dans les quatre premières places à côté d’IAM et Tijari Wafa Bank. D’après l’exposé de Mr Mostafa Terrab, l’OCP contribue à hauteur de 5 milliards de dhs , sous forme d’Impôts sur les sociétés et taxes diverses. Ce montant convertit en USD avoisine les 550 millions, soit le un septième de notre effort d’armement. On est loin des fantasmes de certains de nos compatriotes qui croient que seuls les revenus des phosphates vont suffire à entretenir le Maroc.

Ce qui distingue cette entreprise des autres, c’est sa position de principal employeur parmi les entreprises, du volume de ses investissements, de la place qu’elle accorde aux PME locales, du respect de l’environnement, de la recherche et développement, de la formation et son aide à notre diplomatie dans plusieurs pays.La réussite de l’OCP est-elle due à la spécificité du secteur où il évolue ou à son management ? Les prix de la matière première n’ont pas connu de hausses depuis 1970 en moyenne, si l’OCP était resté sur la vente de la roche, il n’aurait pas amélioré sa situation. Donc il tire profit de ses nouveaux choix stratégiques qui sont à mettre au profit du nouveau management.

Le succès de l’expérience OCP pousse à de nouveaux questionnements. Les entreprises publiques en difficulté au Maroc sont-elles bien gérées ? Disposent-elles de managers compétents ? Par extension on peut se poser la question du management de nos associations, de nos partis politiques, de nos communes, de nos régions et également de notre exécutif. Certes la gestion de ces diverses entités diffère au vu de leurs spécificités, mais les fondamentaux demeurent les mêmes : des ressources humaines formées, et des outils et des moyens adaptés.Merci à l’OCP pour cette leçon de bonne gouvernance qui constitue de véritables travaux pratiques.

Adnan Debbarh, Analyste économique et Militant associatif