«ON n’ignore que ce qu’on ne sait pas» dit-on.  Or le web offre un accès sans précédent au savoir, aux rapports et à l’information.  Et avec les réseaux sociaux, on est de moins en moins dans les domaines réservés, les grands secrets ou les non-dits supposés de la diplomatie par exemple. Cet accès permet au web-citoyen  de comprendre les ratés de la politique sociale et  la persistance des inégalités, le fiasco de l’éducation nationale, le phénomène toujours grandissant de la corruption et des passe-droits ou l’inquiétante multiplication des foyers de contestation.

Il lui est aussi de plus en plus possible de disséquer les approximations d’une diplomatie gouvernementale, les désillusions africaines,  l’inefficacité des différents outils de lobbying, de médiation et d’influence face à des citoyens  qui instantanément décortiquent et déconstruisent tout.  

La rente coûte toujours cher à la collectivité

Cette situation révèle le malaise d’une élite dominante épuisée, déconnectée voire périmée. Les indicateurs internationaux sont révélateurs: l’échec est effectif. Le Roi Mohamed VI a clairement pointé les défaillances depuis 2015 et appelé à un nouveau modèle de développement.  Sentiment général: l’élite aux affaires a failli. Pourtant, celle-ci ne reconnaît qu’à demi-mot sa déroute. Le déni est tel qu’elle explique ses déboires, mais sans vraiment convaincre,  par l’arrivée au gouvernement du PJD, érigé en responsable de tous les maux. En examinant son propre algorithme comportemental depuis l’indépendance, cette élite en perdition aurait pu mesurer son incapacité à persuader le peuple marocain qu’elle agit conformément à l’intérêt général, pour éradiquer les inégalités, la corruption et l’injustice sociale. Sa légitimité est mise à mal d’autant que la rente ne peut que coûter cher à la collectivité. Le doute s’est installé durablement. La méfiance aussi.

La dynamique des régimes politiques dépend souvent des renouvellement des élites. Or cette reconstruction nécessaire de l’élite au commande, qui intéresse en premier cette réflexion,  est peu visible depuis des décennies. « Ascenseur en panne », pour reprendre l’expression de Aziz Sini, ou circulation contrôlée ? Tout en évitant la stigmatisation systématique de la classe dirigeante, on peut remarquer que la transmission des positions de génération en génération, qui empêche l’émergence de nouvelles ressources de classes inférieures, n’était pas, forcément, suivie par l’excellence et la compétence, condition pour accéder au statut d’élite. Faute d’asseoir sa légitimité, elle a même ancré la médiocratie et tout ce qu’elle occasionne comme la corruption, le clientélisme et l’inefficacité.

Une  recomposition toujours sur mesure

En 1999, avec l’intronisation d’un roi jeune, de nouveaux espoirs de voir une nouvelle génération porter les grands projets du millénaire étaient nés. Dans les faits, le mouvement était loin des aspirations. L’élite en place, fidèle à sa démarche de reproduction héréditaire et de recrutement corporatiste, contrôle, sélectionne et exclue,  selon ses besoins de maintien. La reconstruction attendue n’aura pas franchement lieu et le Maroc ratera ainsi l’occasion de mobiliser et de fédérer pour mieux relever les défis. La transition est mise à mal. Or les occasions de se doter d’une élite performante, patriote et  éprise d’intérêt général, loin de la technicité pure, comme alternative adaptée aux réalités marocaines, ne manquaient pas. Les tentatives non plus.

Après les attentats du 16 mai 2003, la polarisation entre modernistes et islamistes initiée par Abderrahim Harouchi et Noureddine Ayouch, sans que le débat ait vraiment lieu, butera sur une réalité amère : la rareté des élites animées par  une haute considération pour l’égalité, la justice et le bien commun et ne qui ne réduisant pas la modernité aux questions du voile ou de jupe. On continuera alors à faire appel aux militants de gauche, allant jusqu’à chercher les exilés notamment en Europe, sans réussir à créer la dynamique tant espérée. La mésaventure de Daba 2007 qui promettait poutant la délivrance, les déboires du PAM en mal d’une élite apte à porter ce nouveau projet, et l’affaiblissement de partis politiques de plus en plus coupés de la base, et souvent, sans programmes élaborés ou adaptés au contexte socio-économique, amplifiaient les désillusions.  La contestation s’exprimera, cette fois , sans tabous, lors du mouvement du 20 février 2011.

L’entrée de certains mouvements islamistes dans l’espace public, mais pas tous, et l’émergence du PJD comme première force politique s’est accompagné inévitablement de l’arrivée de figures « inhabituelle ». L’élite traditionnelle devait se sentir trop à l’étroit. Pour pallier le déficit de légitimité et assurer sa pérennité, elle tentera d’absorber les aspirants et de reconvertir à son profit les nouveaux profils cooptés. L’occasion d’une recomposition naturelle et apaisante par une élite plus diverse, et proche des aspirations du peuple, est encore une fois perdue. C’est presque une circulation en trompe l’œil qui semblait être opérée. Elle a engendré encore plus d’incohésion et de scepticisme à l’égard des institutions. La contestation ne faiblira pas. La contre-élite perfectionnera ses modes de revendication et de remise en cause notamment lors du boycott du lait.

Le modèle de toutes les chances

Venons-en à l’occasion ultime pour dépasser les semblants de mutation qui ne font que différer les vrais problèmes: le nouveau modèle de développement. Il s’agit de l’avenir d’une nation qui, depuis l’indépendance, est en proie au délitement de la cohésion, qui a vécu plusieurs coups d’état dans les années 70, des émeutes sanglantes dans les années 80 et des années de plomb dont la page n’a pas été savamment tournée et qui connaît une contestation de plus en plus territorialisée et grandissante. Ajoutons à cela un contexte géostratégique hostile, une concurrence rude en Afrique, une affaire du Sahara qui n’a que trop duré. Ce qui ne doit pas éclipser les efforts louables de mise à niveau sur le plan des institutions et des infrastructures. 

Le nouveau modèle de développement est une chance historique pour que le Maroc se réconcilie avec lui-même, en impliquant toutes ses composantes, sans exception aucune, à commencer par ses expatriés et leurs enfants. Nous n’avons plus d’autres choix. L’élaboration de cette nouvelle feuille de route devrait faire naître, une fois pour toute,  un Maroc en phase avec son environnement, à 14 km seulement de l’Europe et au nord d’une Afrique en mutation. C’est le temps d’une transition intelligente et consensuelle. Le temps de la maturité, des bons diagnostics et de la renaissance. Les marocains, tous les marocains doivent s’approprier la construction d’un projet fédérateur: société civile, partis politiques, universitaires, entrepreneurs, artistes, médiateurs… Les technocrates aussi. Mais gardons-nous de jouer la technocratie contre la citoyenneté ou l’économie contre la démocratie. 

C’est un tournant à préparer avec minutie. Plus de place aux éléments de langage anesthésiants.  La compositions du comité annoncé, ses prérogatives, démarches et mode opératoire seront scrutés. La mobilisation du grand nombre en dépendra aussi. C’est le moment des choix décisifs pour ne pas entraver la transition. Et puis le nouveau modèle de développement n’est envisageable que si le cadre, marqué par la corruption, la rente et le clientélisme, est assaini et que le paysage est dégagé des figures assimilées à l’échec du modèle actuel. Une nième recherche de compétences ou de technocrates par des partis sclérosés serait la preuve d’une défaillance de plus.  C’est d’une vraie circulation des élites aux affaires que le pays a besoin. Ceci ne devrait pas exclure une dynamique dans les champs de la recherche, des idées, de la création et des médias. L’adhésion du plus grand nombre, autour du projet national, dépendra également d’une nouvelle conception de l’autoritaire: interactive et se légitimant, avant tout, par la consultation et intégrant la contestation dans le processus de construction de l’avenir collectif. Faute de bien, cherchons au moins le moindre mal. Tous ensemble. Pour nos enfants et petits enfants. Pour le Maroc.

Boubker Bendine Taoufik, Consultant média et diaspora