Né en Italie en 1968 avec ‘La Fossa dei Leoni’, le mouvement ultra se répand de plus en plus au Maroc. Le football, ce spectacle à même de mobiliser des centaines de milliers de partisans avec brio, dépasse aujourd’hui le seul cadre sportif et se métamorphose en un environnement pour l’expression de soi et un espace de protestations sociales de la jeunesse marocaine.

Plusieurs études sociologiques ont montré que, loin d’une simple logique de casse ou d’affrontement physique avec les supporters de l’équipe adverse, l’objectif des ultras est de supporter les joueurs pour que ces derniers donnent le maximum sur le terrain. Aujourd’hui, les chants « F’bladi delmouni » des Ultras Eagles ou encore « Hadi blad l’Hogra » des Ultras de l’Ittihad de Tanger montrent que la jeunesse s’est ressaisie en s’appropriant les stades, en utilisant et réinventant le supportérisme afin d’exprimer ouvertement ses protestations.

Ces mêmes jeunes dépouillés de tout esprit critique et dépourvus de tout encadrement politique sont capables aujourd’hui d’exprimer, via un modèle organisé et spectaculaire, leurs frustrations. Pourtant, quand je parle de jeunes, ils sont tout sauf une entité homogène. Autrement dit, parmi ces ultras si ce n’est la grande partie, ne sont pas forcément conscients de l’acception de chaque couplet sauf, qu’au fond, ils s’identifient tous dans le message de l’humiliation ; ils sentent qu’il y a anguille sous roche qui fait qu’ils vivent une précarité profonde.

Je ne suis pas en train de conférer au supportérisme « une excessive plénitude » comme le note Christian Bromberger, je me permets simplement de révéler la symbolique de certains faits laissant entendre un nouveau mode de contestation, ou du moins de protestation qui se dessine de nos jours. Il s’agit bel et bien d’une nouvelle forme de solidarité nouée au sein des stades qui nourrit, unit, renforce et fait reculer, en partie, la peur et le manque de repère chez les jeunes marocains.

En tout cas, avouons que les jeunes représentent une force. C’est à nous, pour reprendre l’idée d’Edgar Morin et de Stéphane Hessel, de faire de cette force soit une force destructrice en continuant à négliger les revendications des droits fondamentaux des jeunes, soit une force émancipatrice en reconnaissant leur dignité et en investissant dans l’éducation.

Par ailleurs, il serait judicieux de nous interroger désormais sur les interactions mutuelles entre les ultras au Maroc afin de savoir si une coordination entre les différents groupes pourrait-elle donner lieu à des actions qui s’inscrivent dans une continuité. En se débrouillant avec les moyens de bord, les ultras ont réussi à toucher des milliers et milliers d’internautes via un chant significatif. Seront-ils en mesure de construire éventuellement une action collective ?

Habiba El MazouniAnalyste et Consultante en politiques publiques. Co-fondatrice de la plateforme AnalyZ