Par Mohammed Ennaji

La mémoire d’une communauté est géologiquement échafaudée dans le temps long, avec la patience et l’application dont ce dernier a le secret, en vue de la cohésion et de l’unité du groupe, autour d’innombrables souvenirs auréolés et protégés par les mécanismes de transmission leur assurant la pérennité.

L’avantage ici réside dans la pluralité des témoignages et des acteurs. Le temps prend soin de mixer les dépôts mémoriels malgré leur variété. Ils finissent par concorder même en grinçant des dents. Les enjeux sont autrement plus considérables et se rapportent à l’échelle d’un groupe ou d’une société. 

Le grand problème du souvenir personnel est la solitude où se voit confiné l’intéressé dans l’élaboration du sien, n’ayant en face de lui que lui-même. La durée renforce la solitude en élimant les faits constitutifs du souvenir et fragilisant du coup celui-ci. Enrobé dans un imaginaire tissé inconsciemment en toile d’araignée, le souvenir verrouillé finit par captiver son tisserand en personne.

Des voix, en rapport de loin ou de près avec l’événement en cause, résonnent en lui, se rappellent à sa  mémoire, avec une pensée amicale ou non, un geste qui vaut ce qu’il vaut ou une plaisanterie pour rire. Il n’en subsiste, avec l’usure  du temps, qu’un faible écho qu’il capitalise à son profit. Même dans des vécus communs, le temps réécrit des variantes de scénarios, que s’approprie chacun des acteurs dans sa propre représentation du souvenir qui en devient le sien.

Une hiérarchie se fait jour dans chaque cas. Chaque acteur finit par faire la loi dans le souvenir qu’il s’octroie, avec des comparses qu’il peut faire parler ou faire taire, à sa guise. 

Dans le retour au souvenir, il n’y a pas de partie adverse, pas de confrontation, pas de jury. Il n’est pas question de la reconstitution juridique d’un événement dans les règles de l’art, avec toutes les parties concernées par la force de la loi, là n’est pas l’objet. Il n’y a pas d’héritage matériel à répartir tout de suite ou de capital symbolique à faire valoir pour l’avenir. Pas de prise de décision à envisager eu égards à des parties tierces, auquel cas ce serait autre chose qu’un souvenir. Dans celui-ci c’est chacun avec soi pour soi.

Dans ce face-à-face, la mémoire, méfiante ou défaillante, peut nous jouer les tours où elle excelle, cette garce, se plaisant parfois à nous desservir. Le temps trop court, à l’échelle d’une vie, ne laisse pas la marge de manœuvre indispensable pour d’éventuels réglages. La mémoire entreprend des bricolages dont elle a le secret, pour nous complaire ou nous berner. Pièges à même de nous désorienter dans notre quête, en la travestissant en tour d’honneur nous mettant aux pieds de nous-mêmes.

Le souvenir c’est aussi des dérobades en vue d’une réconciliation avec des pans du passé dont on craint les résurgences. Il est l’occasion de flatter notre amour propre en fermant les yeux sur les menus faits où le bât blesse!

Mohemmed EnnajiHistorien, Sociologue et Economiste marocain. Il est l’auteur de, entre autres, Le Corps Enchaîné et Le Fils du Prophète