Par Najib BENSBIA *

Le métier de journaliste au Maroc pose trois questions problématiques fondamentales : Le professionnalisme des intervenants, l’éthique qui préside au traitement de l’information et le respect dû à la citoyenneté, la rigueur dans l’écriture. Cette équation explique, sans la justifier, l’incohérence qui semble sous-tendre la profession au Maroc actuel. Or, justement, à cause ou en raison de l’actualité qui domine un pays/Etat en éternelle transition, le journalisme prépondérant est la face de Janus, reproduisant toutes les conflictualités qui fondent l’ensemble des relations sociopolitiques guidant l’agir public des corps de métiers, tous les corps de métiers.

Posons deux questions préliminaires :

L’information est un bien commun. Comment garantir le droit d’informer et le droit à l’information contre toutes les tentatives politiques et économiques de les confisquer ?[1]
 Ces droits doivent être protégés par une législation et des moyens à la hauteur des enjeux, mais lesquels ?

Ces deux questions sont posées non pour avoir des réponses toutes faites, mais plutôt pour nous interroger sur l’état social du pays et, ce faisant, voir quel type d’information domine, dans un Etat qui n’a pas encore réglé sa relation à la loi et au Droit de manière globale.

Le journalisme, Reflet de l’état social

Le journalisme, il faut en convenir, périodise l’évolution culturelle, intellectuelle et civilisationnelle de la société, toute société. En cela, le journalisme marocain ne peut faire l’exception. Mieux (ou pis !), il en est le miroir transcendantal qui explique les avancées mais, surtout, les anachronismes qui s’articulent dans toutes les sphères de la vie de la nation (politique, économique, financière, culturelle, sociale…). Mais plus fondamentalement, pour ‘’remplir leur fonction démocratique, les médias devraient être soustraits à l’emprise directe des pouvoirs économiques et politiques. Or ce n’est manifestement le cas ni des médias privés, ni des médias publics. Les logiques financières qui prévalent dans les premiers ont désormais gagné les seconds, au point que le secteur ne semble devoir son maintien qu’à la perpétuation de sa dépendance politique’’[2]. Cela s’applique comme de l’eau de roche au cas marocain !

La société marocaine d’aujourd’hui vit, en effet, une véritable ‘’révolution’’ (pour ne pas dire fluctuation) à tous les niveaux. Cette révolution la traverse de part en part. Cela est dû, en son temps bien évidemment, au changement de règne, d’une part et, d’autre part, à la conception que se fait désormais le Marocain de son individualité. Faut-il le souligner, Le citoyen est passé d’une appartenance communautaire avérée à l’ambition personnelle sans limite. Ceci influe directement/physiquement pour ainsi dire sa façon de voir son environnement, immédiat et lointain. Le journalisme reçoit de plein fouet cette évolution/révolution, du fait de sa proximité avec le Marocain dans sa vie quotidienne, dans ses aspirations, sa représentation du politique et la manière dont il ‘’monnaie’’ justement sa perception de ce politique.

Le Maroc étant en quête d’une assise politico-sociale pérenne, le journalisme est alors ce lieu par excellence où cette mutation est la plus visible. Or, depuis 1999, le pays est en ébullition à tous les niveaux. A la diversité des expressions de l’individualisme conquérant dans le Maroc actuel, le journalisme répond par une diversité de l’offre qui, en conséquence, caresse dans le sens du poil cette diversité, jusqu’à la pervertir en adversité.

Il est de notoriété que la diversité de l’offre journalistique est bien problématique. D’abord partisane (1950-1980), la presse écrite a été ouverte à l’initiative privée, à travers la presse dite populaire (1980-1990), pour devenir complètement conquérante à partir de la moitié des années 90, en désaveu intégral de la presse partisane.

L’explosion des médias privés, voire l’inflation caractérisant l’offre actuelle, s’est incrustée à cette volonté, manifeste et exprimée par le lecteur, de lire une autre information plus agressive, profondément critique, voire à la limite diffamatoire, pour autant qu’elle puisse percer le secret d’Etat et mettre à nu l’establishment. Car, il faut s’en convaincre, c’est cette folie de l’irrespect de l’autorité publique qui a donné du punch à l’offre médiatique que connaît le pays (presse écrite, presse électroniques, radios, télés). Cette offre plurielle, diverse, inflationniste, est caractérisée par son intrusion dans la sphère publique (tout ce qui rappelle l’autorité, qu’elle soit d’obédience publique ou privée par ailleurs) ! Plus le ton est acerbe, plus la vente est assurée et plus la violence du mot devient monnaie courante, provocatrice, parce que vivotant entre le besoin de tout dire, jusqu’à l’injure, et la timidité de l’autorité publique à faire respecter la loi, rien que la loi.

Le journalisme marocain est à ce stade, reflétant un état social où tout est permis, la profession vacillant entre le désir, voulu, recherché et escompté, de gagner plus et très vite, et le sentiment que la loi est là pour l’exception, au traitement sélectif, selon la tête du client. C’est en cela que la liberté, jusqu’au non sens, jusqu’à l’anarchie, téléguide une offre journalistique qui date une conjoncture bien particulière : la quête d‘une identité politique qui ne soit ni autoritairement passéiste ni permissive à la dérision. Entre deux strates inconciliables, inconfortablement, parce que vivant dans/sur le faux semblant, l’irrespect manifeste de la déontologie professionnelle et de la loi. Cette tendance prolifère, elles est désormais rageuse, râlante à l’indignation ! Et vogue l’incandescendance.

L’éthique, Cette inconnue !

Une troisième question s’impose alors : le journalisme marocain est-il le produit de la conjoncture actuelle ? Ce qui dicte la quatrième et dernière question : Ce journalisme reflète-t-il la diversité de l’opinion publique nationale, les opinions publiques nationales et, en conséquence, la diversité des opinions ?

Comme largement décrit précédemment, le journalisme exercé au Maroc est le reflet de sa société. Parce qu’il est évident que l’offre médiatique dominante a une assise politique qui en fonde la trame, quand bien même elle serait satirique, platement débile, confinant dans une marmelade indigeste l’écrit sans morale. Car, cela est patent, dans un pays comme le Maroc, la presse a toujours eu un arrière-fond politique qui en détermine l’évolution. Et, au travers de cet engagement, on perd tous les repères : l’éthique professionnelle encore balbutiante, l’ego positif, éducatif, constructeur…, tous ces paramètres qui devraient dicter l’exercice de la profession.

En rupture organique avec le passé récent de cette histoire oubliée, répudiée, le journalisme des temps actuels accompagne la conjoncture, en influant sur elle, c’est certain, mais en subissant l’empreinte d’une demande qui n’est plus intéressée que par le voyeurisme et la vindicte. Normal, la société marocaine sortant d’une structuré étatico-institutionnelle quasi bloquée (le règne de Hassan II), transite – en y campant à mourir d’ostracisme – par un projet de société non encore accompli, parce qu’en quête permanente de sa propre trajectoire politique, normative, constitutionnelle, religieuse et, en fin de compte, sociale, civilisationnelle.

L’offre journaliste marocaine actuelle est, donc et par immédiate conséquence, le reflet presque symbolique (au sens représentatif) d’un Maroc qui vacille entre l’opportunisme institutionnel et la mainmise politique d’un appareil d’Etat, la monarchie en l’occurrence, qui veut avoir le contrôle de la société globale sans en payer le prix induit, la répression ostentatoire. Parce que le règne actuel a opté pour la démocratie, la modernité et le pluralisme comme essence de son armature officielle. Dilemme dont le répondant est, manifestement, un journalisme qui ne se trace plus de limite. Cela est visible à longueur d’organes, de colonnes et de commentaires. Parce que le journaliste marocain, dans une large proportion, ne fait plus de différence entre l’information et le commentaire, l’une noyée dans l’autre et inversement.

Reprofilons : Le Maroc est passé d’une revendication primaire du ‘’droit à l’information’’, à un vécu inflationniste d’une offre qui n’établit plus de nuances entre ce droit et la violation de la moralité sociale bien comprise de tous. Et, à ce rythme, la loi est en passe d’embrasser tout simplement le ridicule agrément d’un Etat impie. Car, disons-le de la manière la plus crue, l’autorité publique est bafouée à l’encensement.

En fait, le journaliste marocain, sans exagération aucune, ne se pose même pas la question de l’éthique dans la profession. Alors, juste pour le plaisir de la codification bien accomplie, qu’est-ce que cette éthique pour un journaliste professionnel (les amateurs y sont pléthore) ?

D’une manière synthétique, les principes de l’éthique journalistique peuvent s’exprimer de la manière suivante:

  • la première mission du journalisme est la recherche de la vérité
  • la première loyauté du journaliste s’exerce envers les citoyens
  • le journalisme est d’abord une discipline de vérification et d’investigation
  • le journaliste se doit de faire preuve d’indépendance vis à vis des thèmes et des personnes dont il parle
  • il n’existe pas de journalisme sans exercice de la conscience professionnelle/personnelle.

Pour creuser davantage dans cette direction, dans cette introspection, mettons à profit la réflexion d’un penseur bien au fait du métier, Pierre Bourdieu, et interpelons sa mémoire aiguisée. Comment appréhende-t-il l’éthique journalistique ? En ceci : ‘’Il est important qu’un groupe, quel qu’il soit, et plus particulièrement un groupe dont les responsabilités sont aussi importantes que celui des journalistes, se pose explicitement le problème de l’éthique et s’efforce d’élaborer sa propre déontologie. Cela dit, au risque de paraître un peu rabat-joie, mais c’est souvent le rôle du sociologue, je dois rappeler qu’une éthique en l’air, non enracinée dans une connaissance des pratiques réelles, a de bonnes chances de fournir seulement des instruments d’autojustification, pour ne pas dire d’automystification. Et il est vrai que, souvent, le discours éthique a surtout pour effet de permettre à un groupe de se donner bonne conscience tout en donnant de lui-même une bonne image. C’est pourquoi il me faut mettre en garde contre le danger de déplacement ou de détournement que l’on opère aussi longtemps que l’on fait croire (et que l’on se fait croire) qu’on peut poser en termes de « conscience » et de « volonté », et même de conscience individuelle (ce sont les deux présupposés de toute éthique), des problèmes qui ne dépendent en réalité que très peu des consciences et des volontés mais dont la solution repose sur l’efficacité de mécanismes sociaux’’[3].

Cette longue citation est nécessaire pour situer, sans démagogie ni parti-pris, l’essence éthique du journaliste. Car, bien d’enfers ont été la conséquence d’intentions qui semblaient bien fondées au départ ! Il faut surtout se garder de croire qu’en s’attaquant à la vie privée d’un individu/institution supposés ‘’fautifs’’ ou criminels, en ternissant leur image et leur crédibilité, en ameutant le peuple sur des questions de détails sans répondant, le journaliste peut avoir la conscience du devoir accompli. Il n’y a pas, en matière de journalisme, de conscience pour soi. Il n’y a que la conscience collective du droit à l’information objective, propre, dénuée de manipulation et favorisant le regard alerte.

Le journalisme est le métier de l’information publique. A cet égard, il doit s’exercer avec plus de retenue et de circonspection que toute autre discipline. Sans quoi, le journalisme s’érige en acte dévastateur. C’est pourquoi les systèmes démocratiques ont fixé les seuils légaux au-delà desquels l’information devient un crime punissable  in situ.

Et là encore, la question de la loi face à la déviation pose une autre problématique, l’intelligence juridique. Mais cela est un autre chapitre autrement plus ardu…

En définitive, le journalisme au Maroc est indiscutablement un acteur fondamental de l’exercice démocratique. Il a été pionnier dans nombre de pratiques politiques qui ont permis au citoyen de s’exprimer et faire valoir son droit à la dignité. Le journaliste marocain est un acteur averti et critique du jeu de pouvoirs, dans un Etat en conflictualité sociale évidente. Or, parce qu’il est cet intervenant de par cette entremise, soumettant la société politique (dans toutes ses variantes) à la critique, le  journalisme doit s’exercer en fonction de repères éthiques, donc d’obligations professionnelles indépassables, pour rester un missionnaire noble, au lieu de se fendre dans la trivialité qui tue l’intelligence, fonde l’arbitraire et justifie l’ostentatoire.

Le journalisme marocain est là, corrosif et problématique au sens éthique, déontologique et professionnel.

Najib BENSBIA • Chercheur universitaire. consultant en ingénierie sociale et en expertise medias. ancien chef de cabinet du ministère du développement social (2004-2007).


[1] Les Etats Généraux du journalisme et de la communication en France 2006.

[2]) Pour une information et des médias pluralistes, même référence que la note 1.

[3]) Les cahiers du journalisme, Juin 1996, n1. Pour lire plus, visiter ce site : http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/Bjournal.html