Il est presque de coutume pour les politiciens s’engageant dans des réformes- surtout au sein de la famille de gauche – de dire ,en guise de pédagogie, que leurs réformes porteront leurs fruits à long terme.

Le long terme, ce terme magique qui se réfère au futur et en fait le point de jaillissement ou d’aboutissement des résultats et des réalisations promises; ce terme dont les propagateurs visent à faire accepter aux électeurs patience et sacrifices, les poussant de bon gré à ajourner critiques et évaluations de ce qui se fait en politiques publiques; ce terme ne plaisait pas beaucoup au reformateur du libéralisme de tout les temps, l’économiste de Cambridge dont les idées et recettes ont révolutionné de fond en comble le capitalisme d’après guerre, John Maynard Keynes .

Cet économiste hors pair du vingtième siècle, qui a légitimé l’interventionnisme à grande échelle dans la sphère économique et jeta les jalons et prémisses de l’Etat-providence, n’était pas du tout du goût de ces théories qui font programmer les bénéfices des réformes toujours dans le long terme.

Keynes, le maître incontesté du cercle de Bloomsbury qui attira la crème de l’intellegentsia londonienne de l’entre deux guerres (dont la grande romancière Vanessa Wolf) n’était pas seulement un économiste chevronné, mais également un polémiste au flegme très british et un fin observateur des dynamiques politiques des temps modernes .

Aux « advocates » du long terme, aux défenseurs des résultats à long terme des réformes économiques, lors d’un débat houleux , à sa maison près de Russel square, à Londres, il a été été rapporté par ses interlocuteurs qu’il a eu cette formule pleine d’humour et de vérité. Il leur a répliqué en ces termes, restés célèbres aussi bien aux annales économiques que politiques:  » Messieurs je vois que vous évoquez constamment le long terme. Détrompez vous, à long terme nous serons tous morts « ..in the long term we will all be dead « 

Partant des épisodes ultérieurs de sa pensée telle que révélée dans diverses conférences à Cambridge, on déchiffrera ce que voulait dire Keynes par cette formule condensée. 

Le meneur de l’équipe de Bloomsbury voulait en fait attirer l’attention des réformistes sur un dilemme déroutant de la politique moderne, en rapport avec les agendas électoraux, en leur expliquant qu’il est de leur intérêt primordial de ne pas tout porter sur le long terme, parce que dans une vie politique démocratique normale, l’opinion publique se forme sur le cours du court terme ou -au plus – sur celui du moyen terme mais, dans tous les cas de figure, jamais sur le long terme . Et donc un dosage des trois termes s’impose, pour tout politicien et réformateur averti.

Il a préféré le dire d’une manière très forte pour faire bousculer les « esprits long terme  » dans son entourage immédiat. 

A bien méditer cette leçon ou conseil keynésiens, et à voir notre passé récent en conséquence, n’ya-t-il pas lieu de dire – ou conclure – que nous avons eu nous aussi notre lot de cette « pensée long terme » durant l’expérience de l’alternance menée par le gouvernement Youssoufi ?

Parler des retombées bénéfiques à long terme des réformes était la devise communément admise chez les économistes les plus en vue de la formation politique principale au sein de ce premier gouvernement d’alternance, à savoir l’USFP.

Le court et moyen termes n’avaient pas cours ou place ni dans les discours ni dans les actions. Et à la fin des fins tout le monde en a fait les frais .

Keynes reste d’actualité. Son conseil est précieux pour les réformistes. n’en doutons pas!

Abderrahmane LamraniPolitologue, Universitaire et ancien Député et Dirigeant de l’USFP. Il est membre du CNDH