Quand on se donne du temps pour comprendre ce qui se passe autour de nous, on est régulièrement confronté à se poser des questions qui, à une échelle donnée ou à un moment donné, se répercutent sur notre manière d’agir dans les faits et par ricochet- puisque réalité oblige- nous conduit à imaginer d’autres temps possibles de réflexion. Mais, au-delà de cette vision réflexive, très importante pour continuer à interroger les paradigmes dans ces temps de ruptures, il faut se donner les moyens pour agir afin de préparer les changements. Mais tout d’abord une problématique s’impose : Que peut apporter cet acte de penser à la citoyenneté dans un temps d’incertitude, comme celui du contexte Covidien ?

Cette chronique est une invitation à réfléchir ensemble sur ce qui, dans l’urgence du contexte, et doit faire sa place pour nous préparer aux mieux, à ce qui semblera pour demain, comme rupture.

Cette démocratie du mal nécessaire

Nous avons cru un moment donné dans cette pandémie qu’il était possible de changer ; que nos habitudes et comportements dans la vie publique et privée allaient se transformer, et depuis le dé-confinement, rien n’a changé. D’où l’intérêt d’agir en pensée, d’où l’indispensable changement par la pensée, et si ce mal ne nous a pas donné l’opportunité de créer un changement citoyen, ceci prédit une autre rupture. Ceci nous invite tout simplement à rechercher d’autres modes opératoires où le citoyen n’est plus considéré comme un récepteur de ces « pouvoirs » (Médias, Collectivités locales, Société civile, etc.) de sensibilisation au danger d’un virus, mais comme un vrai acteur qui crée le changement. C’est peut être un autre mode de démocratie qui peut apporter du sens pour en finir avec les diagnostics..

Pour en finir avec les diagnostics

Pour chaque étude, chaque programme ou encore politique publique sectorielle, la première marche pour répondre aux besoins d’un secteur c’est d’abord de dissocier ce qui est de l’analyse interne et externe, entre forces et faiblesses et puis entre opportunités et menaces. Cette vision des choses est aujourd’hui dépassée, voir même obsolète pas seulement au caractère nouveau des programmes de développement, mais aussi à l’efficacité de ces diagnostics. Au final, nous savons tous ce qui ne marche pas, et nous avons la conviction que le changement appartient à celles et à ceux qui, de par leurs positions économiques et politiques peuvent changer les paradigmes. Maintenant, techniquement la réponse peut sembler difficile puisque l’exercice est de chercher une autre méthodologie de faire, une méthode où les analyses premières ne sont pas produites d’une approche horizontale mais transversale en s’appuyant sur d’autres dimensions de développement. Bref, il est temps de dépasser cette question et d’aller voir comment faire des menaces des opportunités de changement et de faire de ses faiblesses une force d’appropriation de nos territoires de sens.  

Le règne du non -sens

C’est à priori là où il faut agir par la critique constructive. Le non-sens règne partout, dans nos modes de voir la crise, dans nos objections, nos attitudes envers les autres, dans nos liens qui se déciment, dans nos agitations pour la recherche des banalités du quotidien, dans tout simplement nos échelles de consciences pour créer des changements. Et c’est là où il faut agir par des petites gouttes, c’est la force du groupe, c’est que la contagion doit nous apporter d’autres manières de vivre la diversité, de vivre la citoyenneté qui pense, qui régule ce qui va mal, qui cherche à résoudre les causes des problèmes, qui au fil des temps, deviennent des phénomènes difficiles à résoudre. C’est assurément la source des problèmes qui doit être pensée, et non la conséquence de ces politiques de développement, et là encore au temps des impostures, il faut se mettre d’accord, en premier temps sur les référentiels à adopter.        

Des référentiels aussi…

Tout le monde serait d’accord de dire que les référentiels sont connus et admis par tous les citoyens marocains, mais en réalité ce n’est pas là la question. Encore une fois, il est temps d’agir à partir de nos référentiels, de ce qui fait de nous un Etat de droit et de la collectivité et que dans les pays modernes, la constitution  représente le référentiel auquel on se réfère pour répondre aux grands enjeux de la société.  

En ces temps incertains, que j’ai intitulé dans une autre chronique « rupture », il faut tenter d’imaginer des futurs souhaitables en se basant sur ce qui est perçu comme valeur pour certains et coutume pour d’autres. Le droit a un mot à dire, il a surtout la légitimité de cesser de se contredire et de nous apporter un regard nouveau sur la question du changement.

Changer les regards pour mieux comprendre

Un seul regard porté sur une analyse unidimensionnelle  ne permet en aucun cas de répondre à la complexité des problématiques auquel un pays fait face. Il faut donc user d’une intelligence collective, rompre avec le modèle de pensée unique, et chercher à fédérer les acteurs autour d’un référentiel commun pour notre bien commun qui est celui d’aller ensemble vers des projets qui répondent aux besoins spécifiques de nos territoires du vécu. Il ne faut plus se contenter de la vision d’un géographe, ni celle d’un économiste ou spécialiste de la communication publique, il faut admettre une vraie tentative de ce qui peut paraitre comme une promesse du changement non plus par le bas ni le haut des échelles de gouvernance, mais de rentrer simultanément dans la pensée complexe, philosophe Morin revisité.   

La rareté comme question

Faut-il le rappeler, ces temps de ruptures conjuguent deux sortes de réflexions, d’abord c’est qu’il ne faut pas perdre le sens des priorités. Or, dans ces priorités, la santé et l’éducation ne se traduisent que dans des politiques structurelles de développement qui nécessitent une remise en cause des systèmes de conduite de changement et de gouvernance multi-échelle. Et là, il y a paradoxe, faire preuve d’intelligence et répondre aux questions de pérennisation des réformes pédagogiques et nécessité de répondre aux problématiques urgentes de gestion technique des problèmes de l’éducation. C’est alors pareil pour le système de santé. Ensuite, de se donner le temps de reconstruire, après rupture par de nouvelles visions avec de nouveaux acteurs, et c’est là où la rareté est interrogée.

Au-delà qu’elle soit une donnée majeure pour les problématiques de l’eau ou celle des économies, elle est aussi une question d’acteurs, comment chercher à créer une nouvelle génération d’acteurs de développement, qui sont en mesure de répondre aux enjeux de leurs territoires. 

Déconstruire pour reconstruire

Voici une autre épreuve à laquelle tous les paradigmes qui, actuellement sont remis en question; si nous souhaitons créer le changement, il faut déconstruire les paradigmes du capitalisme, lui-même générateur de l’économie de rente notamment dans les pays du sud, la dette importée, et la géopolitique des guerres, etc.. Il nous faut des résiliences certes, mais pas devant des paradigmes qui, sont sensés chuter, d’inviter ces « nouveaux acteurs » à penser et repenser à ces questions, de déconstruire devant les faits qui se répètent ou qui se suivent et non pas seulement dans l’économie, c’est pratiquement dans tous les autres domaines de la pensée humaine et sociale. Reconstruire nécessite une véritable guerre contre les impostures..   

Pour une géographie des opportunités

Ce que je viens de dire, qui se traduit dans mes pensées, comme dans la votre, chères lectrices et lecteurs n’est autre qu’un désir de penser au-delà des frontières auxquelles la géographie physique sait bien répondre. Il nous faut là encore tenter d’autres chemins de pensées, chercher d’autres alternatives de changement.

Oui, changement était le maitre mot en lisant cette chronique, pour la simple raison qu’il n’est pas une donnée, il est une variable humaine qui dépend de ce que nous voudrions lui donner comme sens. Je ne suis pas là pour donner des leçons aux acteurs actuels, mais simplement de rappeler, que la pensée ne se limite pas à celles et ceux qui la réalisent, elle est aussi l’acte de celles et ceux qui la lisent, puisque lire est aussi un acte de résistance, par extension, un acte de changement.

Le changement est probable, il n’est jamais une action constante, il demande de la prudence, mais aussi de l’espoir. Il demande de le décentraliser, de donner opportunité à la marge. La marge dans son sens le plus général et global, la marge qui se crée à l’intérieur de nous-mêmes mais aussi celle qui voit loin, dans nos territoires du cœur.  Il faut lui donner sens, puisqu’il a le mérite d’exister !  

Tariq AKDIM, Socio-économiste, chercheur et chroniqueur, président du LOGOS