Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et écrivain-journaliste

Dès lors que les intérêts des lobbies militaro-industriels et des mastodontes financiers transnationaux sont préservés, toutes les offenses à la démocratie sont permises. Non, mais…! Que croyez-vous ? Et le Maroc là-dedans ? Nous ne sommes certainement pas dans une joyeuse garden-party ! Focus.

Dès la naissance du capitalisme sous sa forme marchande au XIVème siècle, la règle de la primauté du profit a prévalu sur toutes les autres. Les principales valeurs égalitaires de la modernité ont été constamment bafouées par « toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! », comme disait un Mitterrand qui a fini par assécher le socialisme en boostant « l’argent-roi » durant les années 80.

Les « Bâtards de Voltaires » n’ont cure des Lumières qui inspirèrent la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » française, la Constitution américaine ou même de la Déclaration universelle du 10 décembre 1948.
Les forces de l’argent n’ont cessé de conforter la suprématie du fric. De la sacralisation tant éthique que juridique de la propriété, dès l’avènement des premières constitutions occidentales, à la mise à mort de l’Empire soviétique et son glacier, l’argent s’est juré d’avoir la peau de la démocratie. 
Nous en sommes aujourd’hui, en dépit du retour momentané de l’Etat « à la faveur » de la pandémie covidienne, à une configuration terrible du capitalisme où le marché a totalement agenouillé la démocratie.

Sous la protection du marché, la Saoudie pouvait allègrement, durant près d’un demi-siècle, couper les têtes, découper les corps, financer la diffusion de l’idéologie wahabite sans craindre la moindre remontrance de Washington et ses alliés. Elle-même redoutée parce que redoutable, la Chine n’a rien à craindre non plus tant qu’elle conjugue le capitalisme au temps de l’expansionnisme transnational. Le choc frontal avec les USA ne se fera sûrement qu’au registre des parts de marché, sans doute jamais au niveau géostratégique. D’autant que la Chine, à l’inverse des Occidentaux, notamment les USA, s’interdit toute projection militaire hors de ses frontières.

L’arme « droits-de-l’hommiste » n’est donc bonne à opposer qu’aux États dont on cherche à piller les ressources potentielles ou investir la position stratégique. On a même vu le Marché défier frontalement la démocratie lors de la crise financière de 2008 en Grèce, qui n’est autre que la patrie de naissance, au Vème siècle avant J.C, de cette même démocratie !
 

En vérité, l’Occident se fout totalement du bien-être des nations du Sud. Bien au contraire, il y crée la zizanie pour fourguer sa quincaillerie meurtrière, satisfaisant ainsi ses lobbies et ses complexes militaro-industriels. La Libye, le Yémen ou le Mali en sont la dernière démonstration. Ce Mali où semblent se terrer, dans la continuité géologique de l’Algérie et la Libye, des réserves pétrolières comparables à celles de la Saoudie ! 

Cette vision du monde où l’inviolabilité des territoires et des modèles de société n’est garantie qu’à la condition sine qua none d’une soumission totale aux dures lois du marché constitue, par conséquent, l’expression la plus tangible de la victoire universelle du capitalisme.

Le capitalisme a donc gagné la bataille des idées après avoir gagné celle des valeurs. Ainsi, partout dans notre monde, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, le socialisme est réduit à une vulgaire vue de l’esprit dont l’impact ne peut prétendre qu’à des toilettages éthiques mineurs. Pis, on a vu partout des gouvernements d’inspiration socialiste privatiser à tout-va, réduire les charges sociales ou encore engraisser les multinationales !

Toute la littérature éthique des dirigeants occidentaux sur la bonne gouvernance n’est diplomatiquement déployée que dans le but de justifier la voracité du marché. 

Qu’est-ce à dire quant à la vision marocaine d’un « modèle de développement » ambitieux, praticable et efficient ? 

Dans ce beau royaume où pullulent les « il n’y qu’à », et où les dogmes éculés des XIXème et XXème siècles continuent à bénéficier de la bonne grâce des élites, le sens des réalités du monde semble constamment neutralisé par la conjonction de deux écoles idéologiques aussi désuète l’une que l’autre.

La plus terrifiante des deux ne semble percevoir le salut de la nation marocaine que dans le passéisme de type califal, conjuguant le rigorisme de la doxa à la négation du droit positif. La seconde continue à faire son marché doctrinal gauchiste dans un corpus de dogmes qui ne s’est pas suffisamment éloigné du défunt « socialisme scientifique » qui a longtemps triomphé au sein de la pensée politique des deux derniers siècles. 

Nulle trace dans ces deux blocs idéologiques de quelque écho que ce soit des évolutions du monde depuis la faillite du centralisme collectiviste ! Ces deux blocs, passéistes chacun à sa manière, semblent n’avoir point vu arriver la révolution technologique, la mondialisation des défis écologiques et pandémiques, la marginalisation vertigineuse des structures intermédiaires (partis, syndicats) qui ont longtemps animé la démocratie représentative, l’émergence de générations élevées aux images en lieu et place des abstractions idéiques qui ont fait la fortune de la pensée philosophique, juridique, politique et économique de l’Occident depuis la Renaissance. 

Que reste-t-il alors comme chemin de salut à notre beau royaume si ancré en Afrique et si mitoyen de l’Europe sinon le choix d’un capitalisme intelligent assis sur les know-how pointus, d’un développement dûment dépouillé des schémas mentaux passéistes, d’un jeu démocratique friand de la profusion idéelle d’une société civile qui reste à rationaliser et, surtout, d’un sens de l’opportunité hyper-aiguisé face aux parasitages divers et variés environnants. 

Seules ces conditions permettront à la vieille nation et à la jeune population du Royaume de rejoindre le si cinétique peloton des contrées dignes et souveraines !  Les tonnes de palabres déversées sur notre fallacieuse « authenticité », nos ahistoriques « spécificités » et notre fumeuse conception du « socialisme » constituent probablement le principal obstacle à éveil aux nouvelles réalités de notre monde si cruel, celui-là même qui ne réserve aucune place aux états d’âme d’un autre âge.