Par Taoufik YATRIBI *

Parti d’un virus inconnu en décembre 2019 pour arriver à une pandémie en Mars 2020, le coronavirus est devenu un cauchemar sanitaire dans le monde entier. En effet, le virus est très contagieux, des mesures radicales ont été prises afin de limiter le contact physique entre les personnes, mais ces mesures ont provoqué une déstabilisation de plusieurs économies, provoquant ainsi un Tsunami économique sur le monde entier.  

Une lecture transversale des principaux rapports d’évaluations (Rapports du Haut commissariat au plan (HCP), et du Centre Marocain de Conjoncture (CMC)), donne une idée sur l’effet dévastateur de cette pandémie sur l’économie nationale. En tout cas, c’est ce qui ressort des dernières prévisions du CMC. Selon le CMC, la croissance économique est estimé à -3.2% pour l’année 2020, sous l’effet combiné de la sécheresse et de la crise sanitaire liée au COVID-19.

D’autre part, les estimations du Haut Commissariat au Plan donnent aussi la mesure de son effet négatif sur l’économie nationale. Rappelons quelques chiffres tirés du rapport de HCP (2020) : « 57% des entreprises ont déclaré avoir arrêté définitivement ou temporairement leurs activités. Les exportations marocaines ont baissé de 80%. Le nombre de voyageurs par voie aérienne aurait chuté de 5 millions de personnes. Les pertes liées à l’activité de l’automobile à la suite de cette crise est évaluée à 7 milliards  d’euros, etc ».

En lisant ces chiffres, je me suis arrêté un instant, et je me suis dit : si j’étais un entrepreneur, ou un dirigeant d’une entreprise, comment ma santé mentale serait t-elle en ce moment ? Bien que l’entrepreneur ou le dirigeant de l’entreprise se considère naturellement comme le premier responsable de la survie de son entreprise, cette situation ne va surement pas le laisser indifférent. 

En effet, autres que ses préoccupations habituelles (Innover, accéder aux marchés publics et privés, exceller dans la relation client, faire face à la concurrence, etc), qui font parties intégrantes de l’activité entrepreneuriale. L’entrepreneur aujourd’hui se trouve dans une tourmente profonde qui n’a fait que l’alimenter avec d’autres préoccupations. Ainsi, de nouvelles préoccupations ont apparu, telles que : faire face à la contraction de la demande, supporter les charges de l’entreprise, respecter les délais de paiement, protéger les salariés, d’autant plus avec un manque de visibilité sur l’horizon de la reprise normale de l’activité économique à l’échelle nationale et internationale.

Bien que l’entrepreneur a l’habitude de se retrouver souvent dans des situations difficiles, imprédictibles et complexe, cette situation va certainement provoquer chez lui un état de stress, d’angoisse, affectant ainsi sa santé mentale. Des études sur la psychologie appliquée à l’entrepreneuriat (par exemple les travaux de Robert Alan Baron), montrent que de telle situation peut provoquer plusieurs complications, tel que le stress, les troubles physiques et mentaux, les insomnies, la prise de poids, le diabète, les maladies cardiovasculaires, la baisse de motivation, sans oublier la somnolence diurne.

Ceci peut aussi avoir des conséquences négatives sur leur performance dans la  direction de leurs entreprises en cette période de crise économique. L’impact de la santé mentale sur la performance économique des entreprises devrait être encore plus fort au niveau des PME. En effet, il a été démontré scientifiquement que plus la taille de l’entreprise est petite, et plus le lien patrimonial entre l’entreprise et  le dirigeant est fort, et plus la santé de ce dernier a un impact direct sur la survie de son entreprise. Des conséquences d’autant plus néfastes quand l’individu souffrant de ces troubles est le chef d’entreprise, car en cas de maladies graves ou de décès de ce dernier, si aucune relève n’est assurée cela peut entraîner un dépôt de bilan et des pertes d’emplois.

Cette relation entre la santé mentale de l’entrepreneur et sa performance est d’autant importante à l’heure du COVID-19. En effet, la situation économique actuelle impose aux dirigeants d’entreprise la prise en compte de plusieurs informations supplémentaires. Cette situation peut provoquer ainsi une surcharge cognitive chez lui, car la capacité des individus de traiter les nouvelles informations issues du monde extérieur est limitée, et peut être rapidement dépassée. Cette surcharge d’informations issue du monde extérieur va pousser les individus (les entrepreneurs) à l’utilisation de « raccourcis » dans leur réflexion. Des raccourcis pouvant aussi mener à de sérieuses erreurs dans la compréhension de l’environnement externe, ce qui peut provoquer des erreurs de jugement, et de la prise de décision.

En cette période de crise, les pouvoirs publics sont appelés à se préoccuper de la santé des dirigeants de PME, qui constitue plus de 95 % des entreprises. Cela impliquerai une sensibilisation dans tous les domaines de la santé, que ce soit le stress, les troubles physiques et mentaux, ou encore le sommeil. Lorsqu’on voit les effets de la fatigue, de la somnolence et du stress sur les employés et leurs impacts sur le fonctionnement et l’organisation de l’entreprise, qu’en sera-t-il au niveau du dirigeant lui-même ?

Taoufik YATRIBI est Enseignant-chercheur à l’Ecole Nationale d’Agriculture de Meknès.