Les déclarations gouvernementales depuis 30 ans ont un même refrain : « La réforme des services publics est en cours « . Mais au fait, elle est en cours pourquoi ? Tous les gouvernements,  face à ce trou noir, ont sublimé les marocaines et les marocains par une pièce du théâtre de l’absurde. Un chef d’oeuvre apolitique ou multipolitique commun, de gauche à droite, progressistes et conservateurs compris. Une agitation sans sens et disparate qui montre à chaque fois une seule constante : l’impuissance. 

Depuis longtemps, le Maroc dispose d’un département ministériel dédié à la réforme administrative. Monsieur El Otmani, dans son bilan de l’action gouvernementale, a cité ses réalisations et ses chantiers dans un ordre désordonné : moralisation et lutte contre la corruption,  gouvernance, déconcentration administrative, droit d’accès à l’information, amélioration des prestations, dématérialisation, … Il n’a pas oublié, puisqu’il semble connaître l’issue de toutes ces réformes et celles qui les ont précédées, la plateforme chikaya (réclamation !).

Tout cela est normal compte tenue de différents facteurs qui rendent la réforme de l’administration publique marocaine plus complexe que les 12 travaux d’Hercule réunis. Ce papier en discute quelques uns :

– D’abord, la posture même du Département qui en a la charge. En réalité, qu’ils soient ministres ou ministres délégués ou secrétaires d’État, les personnalités qui y ont été nommées, se sont retrouvés tous devant le même dilemme : comment pourraient-ils peser alors que ce sont de simples consultants internes au sein du Gouvernement.

Quand il s’agit des véritables questions opérationnelles de changement (restructurations, nouveaux organigrammes, valorisations de zones sur le plan salarial, … etc), le véritable maître d’oeuvre reste le Ministère des Finances (à travers ses direction du budget, quand il s’agit d’administration, et DEPP, quand il s’agit d’établissements publics).

Et le Ministère des Finances, devant ces dossiers, agit en banquier avare et non en investisseur du changement. Autant dire, qu’au mieux, le département de la réforme administrative est un sage  qu’on écoute poliment. On lui donne quelques fois raison et on s’engage à prendre le temps de réfléchir SÉRIEUSEMENT à ses propositions. Les véritables décisions de changement ou de résistance au changement se traitent ailleurs. 

– La diversité et le cloisonnement des réalités administratives : Il n’y a pas une Fonction Publique mais des fonctions publiques qui n’ont pas les mêmes défis et ne vivent nullement les mêmes situations organisationnelles, managériales et opérationnelles. Depuis des années,  les études se multiplient à budgets importants cherchant à moderniser les modes de fonctionnement par la formalisation des responsabilités, la gestion des compétences, la dématérialisation…

La plupart de ces chantiers ont un caractère local et chaque administration mène sa propre danse souverainement et jalousement. Cela a peut être créé quelques success stories « locales », mais n’a jamais réussi à produire une tendance lourde de transformation globale et systémique. 

– La citoyenne, le citoyen, en tant qu’usager/client de services publics  sont absents du design de ces projets. Les Ministères vivent en autarcie, certaines composantes de l’administration se sont même transformées en usines à gaz kafkaïenne qui brassent du vent et de l’argent. La valeur ajoutée concrète apportée aux usagers/client est rarement mesurée. 

– Les fonctionnaires sont démotivés. Le système leur renvoie une image de miroir négative et tout le monde est sur la défensive. Sans mobilisation, ni mobilité, les compétences se déprécient sûrement et rapidement. Partout,  les zones de confort se créent et sont défendus par un « militantisme de corporations » qui ne rapporte plus rien au pays. La carrière de fonctionnaire, même de haut commis de l’Etat, n’attire plus les meilleurs profils. Et ce n’est pas que pour des raisons salariales, mais aussi par manque de sens. On pilote à vue à tous les niveaux. Et cela ne  permet pas de formuler un idéal qui serait en mesure d’attirer des « fonctionnaires militants » du service public par vocation.

– La logique budgétaire tient à une orthodoxie dépassée. Et ce, non à cause des méchants loups de la banque mondiale et du FMI, mais parce que L’Etat marocain ne dispose pas d’un réel projet englobant qui définirait ce que tout acteur économique, toute citoyenne, tout citoyen seraient en en droit d’attendre de l’administration.

Ceci dit, chaque responsable administratif, s’il a le courage de le faire, est en mesure de contester : en l’absence de projet de société, comment voulez-vous qu’on se dote d’un projet d’administration ?Il faut avouer qu’il/elle n’aurait pas entièrement tort.

Hassan ChraibiDocteur en Sciences de Gestion – Consultant en management. Co-fondateur de la plateforme ANALYZ.MA