Nous voyons le visage de la modernité sans vraiment le reconnaître. Nous jugeons d’emblée et à l’évidence qu’elle constitue l’envers de la tradition alors que sa transcendance dépasse grandement notre crédule tropisme. Nous sommes envoûtés par sa beauté sauf que sa substance reste une énigme. Question : Dans quelle mesure la modernité a servi (ou pourrait servir) d’aiguillon du (non) développement du Maroc ?

Dans tout secteur confondu, le Maroc entame des chantiers de modernisation. Donnons d’abord l’exemple de l’administration ; des réformes de l’appareil administratif ont été mises en place afin que l’administration ne soit plus assimilée à la défaillance, à la bureaucratie, à la lourdeur et la rigidité à outrance. Des efforts ont été déployés en matière de décentralisation et de « bonne gouvernance » de la chose publique. Il s’agit dès lors d’un « rapprochement de l’administration des administrés » pour rendre plus accessibles les services et accompagner les attentes des citoyens.

À cet égard, il suffit d’aller demander une autorisation administrative (passeports, documents pour mariage, permis de construire, légalisation de signature ou de copies conformes aux originaux, etc.) pour se rendre compte de la phénoménale accélération de la cadence de la modernisation et de la réforme des administrations !! Il suffit également de jeter un coup d’œil sur les coulisses des passations de nos marchés publics pour attester de l’exemplarité de l’administration !! Nous refusons d’admettre que le Maroc a besoin d’une administration créatrice et non pas exécutante, une administration citoyenne qui se respecte avant toutes choses et qui respecte les droits fondamentaux des citoyens et les implique dans le processus de prise de décision. Ceci pour dire que nous adoptons un modèle de modernisation qui ne marche pas et qui ne va jamais marcher si nous continuons à négliger le développement de notre « infrastructure intellectuelle ».

En outre, dans cette vague de modernisation et de réformes structurelles, la restructuration du système judiciaire, l’indépendance judiciaire et la primauté de la loi pour la protection et le respect des droits humains ont largement fait l’objet de pourparlers. Sur ce point je préfère que le silence prenne la parole.

Ensuite, l’exemple de l’agriculture a tout le mérite d’être cité. Au lendemain de l’indépendance, le secteur agricole s’est trouvé face à un désir de modernisation. Aujourd’hui, la chose agricole est gouvernée par une modernisation qui inclut à la fois une mécanisation intégrale et une intensification par une grande irrigation et de nouveaux intrants tels que les engrais et les pesticides. Là encore, il suffit de nous arrêter l’espace de quelques minutes pour apercevoir ce que risque l’écosystème comme externalités négatives et détérioration des ressources naturelles. Sans parler de la question de justice sociale et des disparités qui semblent avoir la vie dure.

Sous la modernité, nous avons donné libre cours à un libéralisme qui a provoqué plus d’appauvrissement et de frustration que d’enrichissement et d’épanouissement.

Nous ne cessons de parler de la modernité alors qu’en vrai, on change tout pour que rien ne change, pour reprendre la fameuse expression de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Nous prenons les secteurs d’envergure au Maroc et nous y greffons des modèles externes. Nous oublions de moderniser les racines, de débloquer les esprits et les mentalités et de déverrouiller les cerveaux.

Ce qui est certain c’est que nous sommes confrontés à un conflit de valeurs particulièrement ravageur. Nous ne savons plus sur quel pied danser. Nous vivons dans une société qui nous impose des modèles fondés sur un conservatisme portant le vernis d’une modernité de façade. Aujourd’hui, une immense pulsion pour le changement s’impose ; le changement vers un nouveau modèle, notre propre modèle qui articule le haut niveau scientifique du savoir importé et les particularités de la réalité nationale.

In fine, pour parodier la formule de George Orwell, je dirais : la modernité c’est le sous-développement et l’ignorance c’est le pouvoir. La plus grande modernité qui puisse arriver au Maroc et qui le conduira indubitablement au développement est l’éducation. Y songez-vous ?!

Habiba El MazouniAnalyste et Consultante en politiques publiques. Co-fondatrice de la plateforme AnalyZ