Par Marouane El Idrissi

Le préambule de la constitution marocaine reconnait le caractère pluriel du royaume, dont l’affluent hébraïque. Ce caractère a nourrit le Maroc bien avant l’islam, un témoignage épigraphique remontant au IIe siècle, témoigne d’inscriptions funéraires en hébreu et en grec trouvées dans les ruines de la Volubilis. Certains récits historiques soutiennent la thèse d’une présence des Juifs au Mghreb-al-Aqsa bien avant la destruction du premier temple.  Les origines et histoire des marocains juifs sont encore aujourd’hui exclues des programmes de l’enseignement au Maroc et restent encore peu, sinon mal, expliquées.

Chose étant indéniable, les marocains de confession juive ont participé activement à la fondation du Royaume du Maroc; ils y’participent à son unité et à son développement. L’histoire dans toutes ses époques témoigne de l’implication de cette communauté dans les grands moments du Maroc. Dans ce sens Georges Sebbat a mis en lumière la relation qui unissait le Sultanat au Maroc et la communauté juive marocaine dans l’administration de la chose publique « Les Sultans usaient volontiers des lumières et de l’habilité des Juifs dans la marche des affaires de l’Etat». Ils ont occupé des postes de ministres, diplomates et commis de l’Etat sous le règne de plusieurs sultans. Les traces de la nomination d’un premier marocain de confession juive à la tête d’un ministère, remonte à l’époque du sultan Abderahman III qui éleva Hasdaï Ibn Chaprout au rang de ministre. Le Sultan Abou Youssef eut aussi à sa cour un vizir nommé Khalifa Ibn Rokassa au titre d’intendant du palais royal.

La relation entre les marocains de confession juive et les dynasties musulmanes qui se sont succédées sur le trône du Maroc, était pour les plus souvent des cas harmonieuse. Les sultans et régents du royaume se sont employés à protéger leurs sujets de confession juive de toute persécution interne ou externe. 

Dans les temps du protectorat et de la colonisation française, Le roi Mohamed V à l’époque Sultan s’est opposé à la déportation des juifs marocains vers des camps de concentration. Mohamed V s’est opposé au régime de vichy (fortement acquis au nazisme d’Hitler) dans toute entreprise de persécution des communautés juives marocaine. Le souverain avait refusé de signer les Dahirs[1] entérinant ces lois, en s’opposant aux tentatives des autorités coloniales d’appliquer de facto les mesures anti-juives. Cette action courageuse est résolument majestueuse.

A ce titre, la famille royale marocaine et le Regretté Roi Mohamed V ont été distingué en 2015 à New-York City par l’institut mondial d’études juives (Kivunim)[2], en témoignage[3] et en reconnaissance de l’engagement du défunt Roi pour la protection des marocains de confession juive.

Dans la même ligné, l’engagement pour la préservation et la protection des communautés juives a marqué le règne du défunt Roi Hassan II et continue à marquer celui de Sa Majesté le Roi Mohamed VI.

L’émigration de la communauté marocaine de confession juive

Selon Annick Mello[4], l’émigration de la communauté judéo-marocaine au XXe siècle s’est faite en trois étapes majeures. En premier lieu, la création de l’Etat d’Israël et les activités des mouvements sionistes ont provoqué des émeutes anti-juives au Maroc. A ce titre, Goldenberg[5] explique que la création de l’Etat Hébreu et les émeutes anti-juives ont poussé les juifs les plus pauvres à quitter le Maroc, et à émigrer en grand nombre vers Israël dès 1949. Malgré les mesures prises en 1956 par le Roi Mohamed V afin d’assurer une égalité de droits des Marocains Israélites ; les émeutes[6] de Sidi Kacem et d’El-Jadida ; la volonté d’arabisation affichée par le gouvernement de l’indépendance, la situation économique peu dynamique; l’embrasement du Proche-Orient et la montée du nationalisme arabe ont été des facteurs directs et indirects à la première vague d’émigration des juifs marocains. Annick Mello considère que l’interdiction de toute relation avec Israël est un point de rupture, entre la communauté qui y’avait émigré et celle installée au Maroc.

La deuxième vague d’émigration s’est poursuivie en 1961, via des canaux clandestins. Cette deuxième vague était marquée par le naufrage Pisces, et la mort des quarante-trois passagers. Ce naufrage révèle l’ampleur du mouvement d’émigrations des juifs du monde entier vers Israël. A cet effet, le Roi Hassan II autorisa de nouveau le départ en 1962.

La troisième vague d’émigration est plus diffuse et continue à s’effectuer au poids, et aux rythmes du conflit israélo-palestinien. Ceci-étant, cette interprétation relève plus d’un jugement de valeur ; car ce postulat suppose un parti-pris de la communauté juive marocaine en faveur d’Israël. Cette interprétation ne doit pas être générale, et le témoignage d’André Azoulay[7] à propos de ce conflit nuance ce stéréotype.

Par ailleurs le Pr.David Bensoussan (Président de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec) estime, que les raisons de l’émigration des juifs marocains sont le résultat de facteurs internes et externes. Les facteurs internes sont essentiellement liés à une situation d’insécurité et de pauvreté économique des juifs marocains. En sus, la conversion forcée des juifs marocains fût également un accélérateur de mouvements d’émigrations, selon David Bensoussan « le journal du parti de l’Istiqlal affichait régulièrement sous le titre ‘’Encore une victoire de l’Islam’’ avec les photos de filles juives mineurs qui se seraient converties de leur plein gré sans permettre à leurs parents de les voir. Il y’eut même un kiosque qui vantait ces rapts de mineurs juives à la foire internationale de Casablanca »[8]. Il ajoute que l’Etat était impliqué dans la conversion forcée des juives [9]« Ces conversions  orchestrées  par  le  Ministère  des  affaires  islamiques  ne  prirent fin  qu’après  plusieurs  années.  Mais les dommages qu’elles firent étaient énormes ».

Les facteurs externes ont également participé de manière pressante à l’émigration des juifs ; l’attrait de l’Etat Hébreu constitue selon Bensoussan « un évènement messianique marquant la fin de l’exil et de ses tourments et le début de la rédemption » ; l’appel d’Israël[10] ; l’alignement du Maroc sur la ligne de la ligue arabe qui tentait l’étouffement de toute relation avec Israël fût selon Bensoussan, un synchrotron de l’émigration des juifs marocains.  

Malgré la réprobation de Bensoussan de certaines décisions et du contexte de l’émigration, ce dernier estime que le Maroc a été un des rares pays arabes à respecter le patrimoine religieux des juifs marocain, et est le seul pays arabe où existe un musée juif. Cela dit, il juge déplorable que la nouvelle génération marocaine n’ait pas connu la bonne harmonie qui existait entre les juifs et musulmans marocains. Toutefois les empreintes historiques, cultuelles et culturelles judéo-marocaine sont indéfectibles et contribuent à modeler le vécu des futures générations juives. Dans ce sens, L’héritage judéo-marocain a contribué à l’attachement des juifs sépharades à leurs pays d’origine, contrairement aux ashkénazes qui ne louent aucun attachement à leurs pays d’origine.

La communauté marocaine de confession juive à l’étranger constitue une communauté d’attache. Les nouvelles générations sont attachées à la culture marocaine mais ne possèdent pas de nationalité marocaine. Le Film de Kamal Hackar ‘’De Tinghir à Jérusalem’’ renseigne sur cette réalité. Alors devrions-nous considérer cette nouvelle génération comme appartenant à la diaspora juive marocaine, même si ils n’ont pas accès à la citoyenneté marocaine ? Peut-être devrions-nous parler dans ce cas de la communauté nationale ? Le gouvernement marocain devrait-il-faciliter l’accès à la citoyenneté à cette nouvelle génération pour préserver la communauté marocaine de confession juive ?

Aujourd’hui plusieurs mesures ont été entreprises pour préserver la communauté juive marocaine, telle l’organisation des élections des instances représentatives des communautés israélites marocaines, la restauration du musée Al Batha, la construction des musées de la culture juive, la réhabilitation des noms juifs dans le Mellah de Marrakech et tant d’autres mesures. Toutes ces mesures tendent à réaffirmer l’affluent hébraïque dans l’identité marocaine, mais aussi, envoient un signal fort à toute la communauté juive marocaine dans le monde de l’engagement du Maroc à réhabiliter et protéger la composante juive dans le récit national marocain. 

Marouane El Idrissi, Titulaire d’un Master en Sciences Politiques et actuellement Doctorant en Sciences Politiques. Après une première expérience professionnelle dans les Affaires Publiques et Lobbying en tant que Consultant, il a rejoint un Think Tank au titre de Chargé d’étude. Actuellement, Responsable de la Coopération Internationale et Partenariat dans une Organisation Politique. 
Côté engagement, il dirige l’association 
Moroccan Millennium Leaders qui oeuvre à promouvoir le leadership de la jeunesse Marocaine.


[1] « L’histoire révèle en effet qu’en 1941, alors que le Maroc était encore sous protectorat français contrôlé par un gouvernement pro-Vichy, le roi Mohammed V avait refusé d’appliquer les lois discriminatoires aux juifs présents sur son territoire. « Il n’y a pas de juifs au Maroc, seulement des sujets », aurait-il déclaré. », par www.latribunejuive.com

[2] www.kivunim.org

[3] -Peter Geffen, fondateur et directeur exécutif de Kivunim, a qualifié de « majestueux » l’acte de bravoure de Mohammed V et a estimé qu’on l’avait gardé méconnue jusqu’à ce jour. « Cette histoire a le pouvoir d’inspirer, et de contester l’ensemble de notre façon de voir une situation et d’un peuple », a-t-il affirmé.

Serge Berdugo avait déclaré aussi lors de cette cérémonie « Grâce à la forte décision du souverain, [la] communauté juive marocaine n’a été ni placée en détention, ni expulsée ou assassinée dans les camps de concentration».

André Azoulay avait déclaré dans son discours « Aujourd’hui, nous avons besoin, plus que jamais, de méditer les leçons et la pertinence de cette partie de l’histoire afin de nous lever plus de puissamment contre les aberrations mortelles de ceux qui détournent nos cultures, nos religions et nos civilisations », a-t-il rappelé avant d’ajouter : « En capitalisant sur la profondeur et la résilience de l’héritage laissé par mon grand-père vénéré Sa Majesté Mohammed V, nous pouvons, ensemble, énoncer pour récupérer les étendues perdues de la raison et du respect mutuel qui ont disparu de nombreuses régions du monde ».  

[4] Annick Mello, « La communauté judéo-marocaine : diaspora et fuite des élites », Autrepart, 2002, p53-65.

[5] Andre Goldenberg, « Les Juifs Du Maroc: Images Et Textes », Editions du Scribe, Paris, 1992

[6] Les quartiers juifs et les mellahs ont été pillés.

[7]André Azoulay : « Tant que la Palestine sera opprimée, je suis un être amputé », H24 avec Le Figaro, le 28 Octobre 2016. http://redaction.h24info.ma/maroc/andre-azoulaytant-que-la-palestine-sera-opprimee-je-suis-un-etre-ampute/47792

[8] Prof. David Bensoussan, « L’exode des Juifs du Maroc », www.justiceforjews.com

[9] Ibid,

[10] « Dès 1948, des membres de l’Agence juive se seraient déplacés au Maroc dans le but de convaincre la population juive de peupler le nouvel État d’Israël. Le processus s’est accéléré avec la fin du Protectorat sur le Maroc en 1956 et la guerre des Six-Jours en 1967, mais surtout avec la guerre du Kippour en 1973, guerre à laquelle le Maroc a participé aux côtés des forces arabes coalisées. 80 000 Juifs marocains auraient ainsi fait l’objet d’une négociation afin que le royaume les laisse partir librement vers Israël. » BERGMAN Ronen, NAKDIMON Shlomo, « The Ghosts of Saint-Germain Forest », Ynetnews, le 23/03/2015 [en ligne], page consultée le 03/11/2016 : http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4639608,00.html.