Iran, Palestine : Le Maroc consulté au plus haut niveau par Washington En route pour la réunion annuelle du groupe Bilderberg, le plus influent des lobbies de la géopolitique mondiale, qui se tiendra discrètement en cette fin de semaine dans la ville suisse de Montreux, le conseiller spécial du président américain Donald Trump, Jared Kushner, fait une escale à Rabat pour y rencontrer les hauts responsables marocains. A l’ordre du jour, la Palestine et le «deal du siècle», l’Iran et le Sahara.

Avant de rejoindre ses acolytes patrons de multinationales, experts, consultants, hommes politiques et militaires qui, à la manière de Sykes et Picot au début du siècle dernier, font et défont aujourd’hui les frontières dans les quatre coins du monde, Jared Kushner fait un détour par le Maroc pour écouter les idées, points de vue et propositions des pouvoirs publics marocains sur les trois questions sensibles dans l’agenda prévu.

Il est plus que certain que Washington cherchera à travers cette rencontre de soutirer une position claire de Rabat quant à la question iranienne et, pourquoi pas, un alignement du Maroc sur le «plan de paix» israélo-américain voulu comme «solution finale» à la question palestinienne.

Cela dit, si l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Egypte sont de facto dans l’escarcelle de Washington sur cette question, ce n’est pas le cas du Maroc dont le souverain, Amir Al-Mouminine, est président du Comité Al-Qods, et le peuple marocain foncièrement attaché à la question palestinienne. Rabat subira certes des pressions sur ce dossier surtout que l’affaire du Sahara sera sans aucun doute mise en équation par Jared Kushner et les puissants collaborateurs qui l’accompagneront lors de cette visite.

En effet, le fin négociateur Jason Greenblatt, juif hongrois et indéfectible adepte du Grand Israël, et non moins conseiller pour les affaires globales à la Maison Blanche, ainsi que l’émissaire américain pour l’Iran, Brian Hook, profiteront de leur présence dans le royaume pour peser de tout leur poids en vue de décrocher des concessions du Maroc sur les dossiers palestinien et iranien, et pourquoi pas, un ralliement de Rabat en cas de guerre contre l’Iran. Jared Kushner et les deux hauts responsables de l’administration américaine, qui sont également attendus en Jordanie et en Israël, ont été les invités mardi soir d’un iftar royal offert en leur honneur par le roi Mohammed VI, accompagné du prince héritier Moulay Hassan, et en présence du conseiller du souverain, Fouad Ali El Himma, et du ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale, Nasser Bourita.

L’Iran, qui ne veut pas la guerre, affirme ne pas la craindre et se dit prête à tous les scénarios.

L’Arabie saoudite, qui n’est plus vraiment ce qu’elle était depuis l’avènement de MBS, est affaiblie après l’affaire Khashoggi. La famille régnante est divisée et le prince héritier ne fait pas l’unanimité parmi ses pairs les al-Saoud. Sans oublier que la guerre du Yémen a laissé des traces indélébiles : Ryadh n’arrive pas à gagner ce conflit, les houthis se renforcent de jour en jour et les dégâts parmi les civils, notamment les femmes et les enfants ainsi que la famine qui touche cette civilisation millénaire, sont autant de paramètres qui ont fini par entacher gravement l’image de l’Arabie saoudite.

D’ailleurs, le président américain, qui aime souffler le chaud et le froid dans sa politique étrangère, s’est rétracté hier à travers un tweet dans lequel il frame ne pas vouloir changer de régime en Iran mais juste empêcher Téhéran de disposer de l’arme nucléaire.

Sur ce point, l’Ayatollah Khamenei est on ne peut plus clair : via une fatwa, il a formellement interdit à son pays de fabriquer la bombe atomique. Téhéran a même dépêché son chef de la diplomatie, Javad Zarif, auprès de plusieurs puissances régionales en vue de les rassurer et, surtout, de les mettre en garde contre toute aventure américaine qui embraserait toute la région.

La Chine et la Russie, avec lesquels Rabat est lié par des partenariats stratégiques, observent tout ce remue-ménage et poussent vers une sortie de crise pacifique. Si les intérêts américains dans le Golfe sont à portée de tirs des missiles Cruise iraniens, l’espace méditerranéen n’est plus à l’abri d’un jeu d’alliances : en effet, l’US Navy n’est plus seul maître à bord dans cet espace mais russes, chinois et par extension les iraniens, sont tout aussi présents entre les rives sud et nord de la Méditerranée, Afrique du Nord et en Europe du sud, à travers leurs flottes respectives mais aussi via les bases de Tartous et de Lattakieh en Syrie, et le contrôle conjoint de certains détroits en Méditerranée centrale. Le Maroc est donc intéressé au plus haut point par ces mouvements, raison pour laquelle les Kushner, Greenblatt et Hook ont décidé d’y faire escale.

Maintenant que le CCG est complètement handicapé, paralysé par ses crises intestines, l’Iran a vu son influence grandir et s’étaler de l’Afghanistan, à l’Irak, en passant par le Yémen, le Liban, la Syrie et le contrôle du détroit d’Ormuz. Et alors que presque la majorité des pays arabes vivent sous le chaos, et que tous les paradigmes classiques de compréhension des enjeux de la région sont aujourd’hui obsolètes, le Maroc, pays de l’extrême Occident aux abords du détroit de Gibraltar et aux confins de l’Europe, demeure une carte importante à jouer pour les diplomaties israélienne et américaine pour parvenir à esquisser la cartographie du monde arabo-musulman du XXIe siècle.

Abdellah EL HATTACH , Analyste et Consultant en Stratégies et Affaires Publiques. Co-fondateur de la plateforme ANALYZ.MA