Par Abdessamad MOUHIEDDINE

Les Marocains qui ont longtemps pouffé de rire autour des « halqa » urbaines et rurales, qui collaient leurs tympans sur le poste de radio pour se régaler des répliques de Bouchaïb Bidaoui et Kadmiri, qui ne cessaient cultiver la dérision et même l’autodérision, auraient-ils perdu leur légendaire sens de l’humour ? Je le garde intact, quant à moi, et tiens à ma nature de saltimbanque !

Un respectable individu dont je ne mets nullement en doute la bonne foi, a écrit ce commentaire sous l’une de mes ludiques vidéos :

« Vous êtes un professeur et un intellectuel respecté. S’il vous plaît, je vous demande de supprimer votre vidéo; elle rabaisse votre valeur…et tutti quanti etc. »

Voici ma réponse. Avant que je ne sois intellectuel, professeur & Cie, je ne suis foncièrement qu’un saltimbanque qui a en horreur la sinistrose, la constipation mentale, le purisme, les normes moutonnières…!

La modestie m’impose de crier haut et fort : « Je ne suis qu’un manouche du verbe, un « haddaoui » du concept, un « majdoub » du beau !

Dans mon quotidien comme dans mon « way of life » :

« Je chante, je danse,

j’invente des prières,

Je navigue entre les devants et les arrières,

je pleure, je ris, j’explose de colère,

je m’excite, je provoque, je tempère,

j’applaudis, je maudis, j’altère et désaltère… »

De quoi je me mêle alors ? Cela regarde qui et ça dérange qui ?

Certains semblent incapables de se séparer de leur constipation mentale, souvent vouée à la glorification des valeurs seigneuriales propres à l’ère féodale !

J’ai mis des décennies à me libérer des détestables « حْــشُـــومَـــة » et « حَـــاشَـــاكْ » et, surtout, des attitudes, réflexes, postures et autres comportements relevant du « m’as-tu-vu » !

Et ce n’est pas à l’âge suffisamment avancé qui est le mien que je vais revenir à ce capharnaüm de sombres moeurs !

Tout comme la PUDEUR, le SERIEUX, le vrai, est logé ailleurs. Il est dans l’empathie, il est dans le sens de l’autre, il est dans la défense et l’aide des démunis, il est dans le volontarisme civique, il est dans la modestie, il est dans le partage…

Quant à l’humour, il restera toujours cette belle politesse de l’intelligence et même du désespoir, comme l’affirma l’inégalable Chris Marker !

L’adjectif « sérieux » n’est pas l’exact synonyme de « sinistre » !

Ce n’est pas en faisant une tête d’enterrement qu’on est forcément sérieux ! 

Certains acrobates du geste ou du verbe sont autrement plus sérieux et plus crédibles que nombre de « respectables » individus se tenant droit comme un manche à balai !

Qu’on me foute donc la paix avec les féodales attitudes !

Que chaque mortel fasse de son existence ce que bon lui semble, du moment que cela n’atteigne ni l’honneur ni la dignité de ses contemporains !

En vérité, je vous le dis, depuis le fabuleux « Al Jahid » et le saltimbanque que fut « Abou Nouass », la galaxie arabe a sombré dans une sinistrose, elle-même engendrée par le verrouillage de « l’ijtihad » et la faillite de la Raison (إفلاس العقل).

La joie de vivre qui fait de l’humour la parade contre les vicissitudes de l’existence a cédé la place à un incommensurable « mur de lamentations » où l’on pratique à-tout-va la projection, la mélancolie, la tristesse, le défaitisme, l’irresponsabilité et le fatalisme en lieu et place du dynamisme, du désir, de la joie, de l’humour, de l’initiative et, somme toute, de la plus responsable des libertés.

Et laissez-moi vous dire que cette « derviche attitude » (au sens originel du vocable qui signifie « mendiant ») nous a été inoculée par cet Orient longtemps vicié par l’occupation ottomane.

Naguère, nos compatriotes amazighs chantaient et dansaient en public avec leurs femmes, et même les embrassaient et les enlaçaient sans que quiconque y trouve quoi que ce soit à y redire !

Puis vint le déclinisme, le défaitisme et le fatalisme à travers une « arabisation minée » par les récits historiques apocryphes et les livres scolaires pathogènes.

Alors que nous sommes bel et bien « l’Extrême-Occident » (المغرب الأقصى) de la sphère arabe, nous n’avons guère cessé de nous comporter en Orientaux cyclothymiques, roublards, visqueux, rustres, frustres, « antaresques », palabreurs et fatalistes, souvent laminés par les fantasmes névrotiques et le délire de persécution.

Il est temps pour les Marocains de retrouver leur âme d’Extrême-Occidentaux de la sphère arabe !