Il est difficile de résumer le parcours d’un homme ordinaire en quelques lignes. Que dire de celui d’une figure aussi extraordinaire que celle de Ssi Abderrahman, comme avaient habituellement et tendrement l’habitude de l’appeler ses camarades et compagnons de route. Il y a une forme de respectabilité et de dignité rayonnantes que ce Maitre a toujours incarné et qui intriguent nécessairement. Qu’avait-il de distinctif dans l’arène politique ? Aussi bien au Maroc qu’au niveau international ? Pourquoi crée t-il en nous, nécessairement, une certaine forme de nostalgie ? 

Les anciens grecs cultivaient dès l’enfance, chez leur élite, 4 vertus cardinales que sont la prudence, la justice, le courage et la continence. Ssi Abderrahman se conformait aux quatre dans une rigueur quasi-religieuse et avec une intelligence politique consciente et patiente. 

La prudence, notre héros l’a cultivée dans son passé de résistant et activiste contre la puissance coloniale. Agent déterminant de l’Istiqlal, il s’est mobilisé, très jeune, pour le ravitaillement en armes de l’Armée de Libération Nationale. Il a vécu la clandestinité avant et après l’indépendance. Il savait que les apparences étaient trompeuses et l’histoire lui a donné à chaque fois raison. Ce n’est pas à Ssi Abderrahman qu’on pouvait demander de faire confiance sans garanties. Certains pourraient rétorquer que c’est bien sans garanties qu’il fut trompé en 200 … N’a t-il donc pas fait preuve d’imprudence ? Voir de naïveté ? Mais à regarder de plus près, c’est moins El Youssoufi qui fut perdant en 2002 que le Maroc. Ce jour là, c’est l’irrationalité politique d’une autorité, l’Etat, que le Maitre a servi loyalement (jamais aveuglement) qui a dû le décevoir. S’en est suivi l’ère des spécialistes en courbette, y compris dans son propre camp. Le pays et son arène politique se sont bien détériorés à cause de cela …

La justice, cet avocat, homme de loi et défenseur des droits de l’homme, a toujours été son terrain de bataille. Il a défendu plusieurs militants, au Maroc et à l’étranger, fondant une tradition incarnée par d’autres avocats de sa génération comme Me. Abderrahim Bouabid,  Me. Mhamed Boucetta, Me. Mohamed Bouzoubaa, Me. Abderrahim Berrada, Me. Maati Bouabid, … Ssi Abderrahman a toujours fait du combat pour l’indépendance de la justice sa priorité. Il en défendait le principe et cherchait les mécanismes de l’atteindre.

Dès son arrivée au pouvoir, sa loi sur la société anonyme a permis au Maroc de rattraper des années de retard en matière de gouvernance. Dans la marge de manoeuvre que lui permettait la constitution de l’époque, il fut plus impactant en tant que premier ministre, que ne furent les deux derniers chefs de gouvernement dans une nouvelle configuration constitutionnelle pourtant plus permissive. Là aussi, on pourrait me rétorquer que Ssi Abderrahman n’a pas bougé le petit doigt pour rendre justice à la mémoire de son compagnon de route, Mehdi Ben Barka. C’est qu’il est ainsi Ssi Abderrahman, il fait bien la distinction entre Vérité et Justice. Et tant qu’il n’était pas certain que le Maroc puisse supporter les effets de la première, il a choisi sciemment de reporter la seconde. 

Le courage, Ssi Abderrahman en avait à revendre. Cet homme n’a craint aucun combat, y compris contre lui-même. Ses choix n’ont jamais été les plus évidents, ils ont souvent dérouté au point de lui valoir des critiques acerbes qu’il savait encaisser avec douceur. Déjà en 1975, tous ceux qui connaissent son parcours, le savaient plus proche de l’option révolutionnaire de Mehdi Ben Barka portée par Fquih Basri, ou du moins de la posture radicale de M. Abdellah Ibrahim. Contre toute attente, il participe à la fondation de l’USFP et son option démocratique, incarnée par Abderrahim Bouabid et Omar Benjelloun. En faisant ce choix, il savait qu’il allait accepter un second rôle et pour longtemps. Pour autant, sincère et stoïque, Ssi Abderrahman est allé au bout de son choix, convaincu de la nécessité d’enterrer son romantisme révolutionnaire qui s’est avéré dramatique pour des militants et pour le pays.  

La continence… Ssi Abderrahman la cultivait et l’inspirait autour de lui . C’est ce qui le caractérisait avec certains hommes et femmes de gauche de sa génération, comme M. Ait Idder, M. Bourrequia,  M. Chennaf, M.Abdellah Ibrahim, M. Kerchaoui, Mme. Mernissi, M. Ouadie Assafi, Mme. Seqqat, M. Yata   et bien d’autres. Mais ce qui semblait être la règle dans cette génération est devenu si exceptionnel de nos jours. Il y a 30 ans, l’attrait du bling bling était une déviance et une exception,  de nos jours c’est devenu la normalité et la règle. C’est probablement une des raisons qui ont fait dire à Pr. Abdellah Laroui que la génération actuelle de dirigeants politiques est moins patriote que celle qui l’a précédée.

Ssi Abderrahman a poussé la continence à son apogée, lui qui a fini ses jours dans un appartement loué de 80 m2 à Casablanca. Lui qui versait ses indemnités de déplacement en tant que premier ministre au fond de solidarité destiné au monde rural. Lui qui n’a jamais fait de son bureau d’avocat un réceptacle de formes déguisées de corruption politique. Dans la pourriture affairiste et rentière qui caractérise notre paysage politique, comment peut-on ne pas regretter le défunt? 

Ssi Abderrahman assumait ce qu’il était et ne se laissait distraire par aucune comparaison. Ce qui n’est pas facile quand on succède à une lignée constituée de Abdellah Ibrahim, Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid.

Mais il y a une comparaison à laquelle il est difficile d’échapper, celle avec Me. Abderrahim Bouabid à qui il a succèdé en 1992. Ssi Abderrahim avait une conception plus démocratique du fonctionnement du parti. Il organisait ses congrès avec une régularité qu’il savait nécessaire à sa propre légitimité vis-à-vis du palais. Il supportait qu’on l’éprouve, parfois qu’on le maltraite. Pour lui, la démocratisation du pays exige des partis politiques démocratiques. Ses références sont plus occidentales même s’il ne s’est jamais exilé. 

Ssi Abderrahman, lui, a une conception plus élitiste dans sa direction du parti. Les militants, sous sa direction, ont dû attendre 8 ans pour voir s’organiser un congrès. Pour lui, sa légitimité provenait plus du fait qu’il n’était demandeur de rien et il allait même jusqu’à démissionner de son poste à la tête du parti pour contester les fraudes électorales de 1993. Il a fait ses classes dans les arcanes des partis Baath irakiens et syriens. Il en a gardé un accent bien oriental et une tendance à la discrétion qui va jusqu’à l’austérité, voir la cachoterie. C’est pourtant en France et non dans un pays du Moyen Orient qu’il s’exile.  

Ssi Abderrahman fut un grand homme d’Etat. On s’en est rendu compte très tard, voire trop tard. J’en avais plein sur le coeur le concernant, surtout par rapport à sa démission sans préparation en 2003 qui a précipité l’USFP dans la médiocrité qui le caractérise aujourd’hui. Mais je me pardonne quand je pense que plus informés et plus redevables envers lui ont fait pire, par cynisme politique, après les élections législatives de 2002. C’est ainsi que nous avions raté une occasion en or de créer une réelle exception Marocaine. 

Me. El Youssoufi, merci et adieu !

Hassan Chraibi, Universitaire et Militant de gauche. Il est co-fondateur de la plateforme Analyz.ma