Par Adnane Debbarh

Le document publié récemment par la Cour des Comptes Européenne sur les politiques d’aides au développement intitulé « Soutien de l’UE en faveur du Maroc : peu de résultats à ce jour », mérite une attention particulière. Il ne s’agit pas d’exposer son contenu en détail, il est d’une lecture facile, ni de répondre à ses auteurs, cela n’est pas de notre ressort, mais d’en faire une lecture à la lumière de nos centres d’intérêts actuels et futurs, explorer quelques pistes pour améliorer la gouvernance de notre administration. La bonne gouvernance, nous n’aurons de cesse de le rappeler, peut nous faire progresser plus vite et mieux, donc c’est un sujet éminemment actuel.

L’Union Européenne accorde des aides au Maroc pour améliorer certains secteurs sensibles accusant un retard. Ces aides sous forme pécuniaires, relativement consistantes, sont versées au budget de l’Etat. Pour la période 2014-2018 le montant de ces aides a été de 562 millions d’euros ce qui représente 0.37% des dépenses budgétaires globales du Maroc sur cette période.

Les secteurs concernés sont 4 verticaux et deux horizontaux : la santé, la protection sociale, la justice et le développement du secteur privé pour les verticaux ; les droits de l’homme et l’égalité homme/ femme pour les transversaux.  

Les magistrats de la Cour des Comptes européens se sont posé la question à la lumière de leurs contrôles, ils disposent d’indicateurs fiables, du pourquoi de la faiblesse de résultats de ces aides. Comme ce sont des personnes méthodiques, ils ont vérifié tout le process qu’ils ont mis en place avec l’administration marocaine dans ses trois stades : sélection des secteurs et conception des programmes, déclinaison du soutien et objectifs atteints.

La rédaction du rapport obéit à des considérations de style qui peuvent à première lecture donner le sentiment que la modicité des résultats est de la faute des concepteurs/donateurs qui reconnaissent quelques erreurs d’appréciation dans leur ciblage, trop de secteurs verticaux ciblés et les progrès dans les secteurs horizontaux sont difficilement quantifiables au Maroc. Difficulté aussi d’assurer une coordination entre les pays donateurs, il n’y a pas que l’Union Européenne.

Une lecture plus attentive du rapport, armé d’une connaissance « honnête » de notre administration, donne un éclairage intéressant sur les failles de notre système de gouvernance. Certes il ne s’agit que d’un cas, les aides extérieures, mais sa sensibilité et son importance font qu’il peut être parlant.

L’obtention de crédits de l’Union Européenne ne pose pas problème pour le Maroc, il jouit d’une image de pays à la stabilité politique reconnue et à environnement stable (sécurité). Les agrégats macro-économiques, on en sait quelques choses nous les citoyens, sont bons : inflation, déficits, endettement. Donc la vitrine est bonne. Ajoutons à cela des hauts fonctionnaires diplômés d’universités occidentales, formés aux procédures de préparation des dossiers et la boucle est bouclée. A ce stade le Maroc n’a pas de problèmes.

Ce qui pose problème c’est la déclinaison ou pour faire simple comment est dépensé l’argent et dans quels délais ?

La plupart des entreprises qui travaillent sur ces marchés se plaignent de la lenteur des appels d’offres, des délais de mise en place et des retards de paiements. Ajoutons à cela que ce sont la plupart du temps des marchés internationaux cela allonge les délais d’une moyenne de trois mois. Sur un exercice de douze mois, il reste à l’entreprise cinq à six mois pour réaliser le marché et être payée. C’est court. D’où les chevauchements d’exercices qui allongent les délais, entrainant les retards, les surcoûts, le gâchis et quelques fois l’abandon. Bank al Maghrib dans son rapport de 2018 a consacré une réflexion à cette problématique en demandant une révision des procédures. 

Il y a les procédures et il y a les ressources humaines. Le maître mot qui revient à ce stade c’est la démotivation. Est-ce du à une faible rétribution ? A une absence de formation appropriée ? A la multitude des méandres de l’administration ? Au manque de responsabilisation des cadres « intermédiaires » obligés de référer à l’échelon supérieur ? A la faiblesse de l’accompagnement /contrôle des entreprises adjucataires des marchés ? A la négligence du facteur temps ? A l’absence de reddition des comptes ?  
Il n’y a pas que l’administration qui accuse des retards. Certaines réformes doivent passer par le parlement sous forme de lois, là aussi les délais sont longs voire très longs. L’administration de la justice n’est pas en reste, les magistrats de la Cour ont relevé le peu d’empressements dont font preuve certains juges à appliquer certaines lois proches des lois européennes, surtout dans le domaine du statut personnel.

Une gouvernance performante met à contribution l’ensemble des acteurs d’un Etat qui doivent partager le même souci de l’intérêt général, le même et unique intérêt général.

Nous faisons figure de quelqu’un à qui on donne l’argent et ne sait pas quoi en faire et quand il l’utilise il le fait mal. Sur le montant de 562 millions d’euros obtenu de l’UE sur 4 ans, seulement 206 millions soit 37% a été consommé. Les juristes de la Cour des Comptes insistent dans le document cité ci-dessus sur la nécessité d’une meilleure coordination des bailleurs de fonds afin d’optimiser les aides et avoir un meilleur contrôle, déçus des performances de notre administration. 

Adnan Debbarh,Analyste économique et Militant associatif