Comme tout le monde, je ressens une vive émotion en voyant Notre-Dame brûler. Pourquoi notre émotion est-elle si intense, si singulière ?Lorsque nous regardons un objet matériel, qu’il s’agisse d’une cathédrale, d’un immeuble, d’une pierre, d’une vieille montre, le seul fait d’y prêter attention nous porte en effet à nous enfoncer dans son histoire, à nous décaler, par l’imagination, de la surface de son présent. Nous percevons alors quelque chose qui semble encore l’attacher à sa lointaine provenance. Vladimir Nabokov évoquait à ce propos une « transparence des choses, à travers lesquelles brille leur passé » ?

Et puis il y a, surtout, ces phrases sublimes de Marcel Proust : » Tout cela faisait pour moi [de l’église] quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième étant celle du temps – déployant au travers des siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir, non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux. »  


Elles disent que, sans en avoir forcément conscience, nous regardions Notre-Dame comme la théorie de la relativité d’Einstein, lue rigoureusement, invite à le faire : ce bâtiment somptueux n’était pas une chose statique dans l’espace, mais une suite d’événements dans l’espace-temps ; il n’était pas un volume à trois dimensions, mais un hypervolume à quatre dimensions qui a commencé de prendre corps dans la profondeur du passé et n’a jamais cessé de se translater dans le temps, instant après instant, tout en demeurant invariablement au même endroit.

En somme, Notre-Dame a perduré en se répétant identiquement à elle-même, continûment, sans jamais s’absenter, sans rater le moindre instant présent passant par là. Fascinante mise en perspective, en abîme même : la persistance de cette grande chose immobile cachait une dynamique invisible, profonde, celle de la succession ininterrompue des instants qui ont transporté sa présence depuis sa première apparition. Notre-Dame était un morceau de notre passé projeté dans notre présent.

Etienne Klein est physicien et philosophe des sciences né en 1958 en France. Il est l’auteur de Matière.