Par Mohamed LAROUSSI

Comme beaucoup, j’ai toujours cru et répété que le sport, et en particulier le foot, était une espèce de drogue douce, et que les pouvoirs de plusieurs pays l’utilisaient pour calmer leurs peuples, les amuser et les garder sous bon contrôle.

En vérité, je n’ai pas tout à fait changé d’avis, mais je suis en train de commencer à m’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette croyance idéologique. Je me demande en effet si le temps n’était pas venu de revoir la donne, à la lumière de ce que nous venons de vivre il y a quelques jours dans notre pays.

Il s’agit bien entendu de ce beau spectacle que nos footballeuses nous ont offert et de cette superbe performance et ce super exploit qu’elles ont réussi à réaliser sous le regard amusé, et puis aussitôt après médusé de tous ces machos qui croyaient dur comme faire que le foot était un sport de mecs et que les meufs ne pourraient jamais s’y aventurer.

Eh bien, voilà qui est fait, et de quelle belle manière !

Bien sûr, je sais que des filles jouent au foot depuis très longtemps, et que ce n’est pas la première fois qu’elles réalisent des performances sur le terrain. Je sais aussi qu’il y avait des compétitions plus ou moins régulières et des matchs plus ou moins organisés entre des équipes locales plus ou moins équipées, qui n’étaient suivis que par quelques spectatrices admiratrices ou curieuses et quelques spectateurs vaguement modernes ou ouvertement sceptiques qui en profitaient pour rigoler pour se rincer l’œil à l’œil. Parce qu’on ne paye pas un ticket pour voir des nanas courir derrière un ballon trop dur et trop lourd pour elle.

Et même quand certains d’entre eux constataient de visu que certaines d’entre elles jouaient plutôt pas mal, ils en déduisaient qu’elles étaient des exceptions et que jamais au grand jamais les femmes ne pourraient concurrencer les hommes dans un sport conçu pour les hommes et pour les hommes seuls.

Oui, nous ne devons pas nous mentir. Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui tout le monde, y compris les hommes, y compris les footballeurs eux-mêmes, a commencé à lancer des youyous et à faire des discours enflammés sur les femmes, le sport, le maillot national et patati et patata, que les mentalités ont changé.

Personne n’a jamais pensé qu’un jour on aurait une équipe nationale formée de joueuses professionnelles de foot dont certaines jouent dans des équipes étrangères dans des pays ou le foot est un sport-reine ; personne ne pouvait penser que cette équipe nationale de composée de joueuses au charme bien féminin, loin de ce cliché vieillot et désuet de la pratiquante type garçon manqué, allait arriver en finale d’une coupe continentale et de tenir tête à l’équipe d’Afrique du Sud, une des meilleures au monde.

Oui, je le répète, nous ne devons pas nous cacher, nous les hommes prétendument légitimement supérieurs aux femmes, cette vérité que nous avons entretenue à travers plusieurs siècles de domination et qui veut démontrer que même si les femmes sont capables d’exercer certains métiers d’hommes et d’avoir certaines activités comme les hommes, elles ne pourraient pas tout faire comme les hommes, non pas, nous expliquent-ils, parce que leur intelligence ne le leur permettrait pas, mais parce que, physiquement, donc, objectivement, cela leur serait difficile, voire impossible.

Entre nous, même cette histoire d’intelligence égale ou semblable, ils ne l’ont admis que tardivement, quand les préjugés sont tombés l’un après l’autre et que les idées reçues ont fini par s’évaporer par la force des choses et la réalité prouvée et difficilement admise.

Nous avons eu – et je ne parle que du Maroc – les premières enseignantes, les premières avocates, les premières physiciennes, les premières médecins, les premières pharmaciennes, les premières experts-comptables, les premières pilotes, les premières astronautes, les premières astronomes, les premières policières, les premières conductrices d’engins de génie civil, les premières pompières, les premières militaires, etc.

Et puis, après ou en parallèle, dans le domaine du sport, les premières athlètes, les premières joueuses de tennis, les premières escrimeuses, les premières handballeuses, les premières basketteuses, les premières golfeuses, les premières boxeuses, et bien sûr, et bien sûr, aussi, les premières footballeuses …

Sauf que si les hommes ont fini par admettre que la femme peut faire beaucoup de choses avec plus ou moins de la réussite et être forte dans beaucoup de sports avec plus ou moins du succès, ils n’ont jamais pensé qu’ils allaient être un jour des milliers à prendre leur voiture, le bus ou le tram ou même aller à pied dans un stade, et payer un ticket pour suivre tout un match de foot où deux équipes de femmes s’affrontent durant une heure et demi de jeu – comme un match entre hommes.

Qui aurait pu imaginer que chez nous, dans un pays où l’on dit encore « lamra 7achak –  la femme, sauf votre respect », des millions d’hommes et de femmes, uni(e)s dans une communion insolite et inédite allaient applaudir ces 11 belles et solides créatures en short et cheveux au vent, sans rougir, sans gémir et sans appeler à la potence ? Bien au contraire, les hommes, semblaient tous heureux de remarquer que la femme est en train de les rejoindre, voire, pourquoi pas, les dépasser, et les femmes, toutes fières du grand pas en avant que leurs congénères venaient d’accomplir pour le compte du genre féminin, voire de tout le genre humain.

Maintenant, soyons réalistes et ne crions pas victoire avant de voir ce qui va se passer après. Pour ma part, même si, comme vous l’avez deviné, cette aventure m’a rendu plus que heureux, je ne me fais pas trop d’illusions. Je suis persuadé que quelque chose a bougé, juste un peu, mais je ne crois pas que c’est une révolution. Comme a dit un jour le Grand Jean Jaurès : « Il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience ». Or, combien y a-t-il d’hommes et même de femmes dans ce pays, qui ont vraiment conscience que la femme n’a pas encore pris la place qu’elle mérite ?

Je vous laisse réfléchir à cette question, je vous souhaite un très bon weekend, et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.