Par le Pr Abdessamad MouhieddineAnthropologue et Écrivain

Depuis la nuit des temps, l’homme s’est doté d’un alter ego négatif afin de mieux évacuer ses angoisses et ses peurs. Nous ne ferons ici ni l’historique du Malin, du Diable, de Lucifer, à travers les civilisations ni la description du personnage telle qu’elle nous fut révélée par les religions chrétienne et juive. 

En revanche, nous tenterons de déceler la coïncidence entre le modèle de société dénoncé par l’Islam et celui que prône le hizb ach-chaytane (Parti de Satan) tel que celui-ci est décrit par le Coran, le hadith, la Tradition et la culture orale. Ira-t-on jusqu’à trouver des similitudes troublantes entre le « patrimoine satanique » tel qu’il a été construit par l’imaginaire marocain, d’une part, et l’espace civilisationnel occidental désacralisé et qualifié de mécréant, d’autre part ? Une telle coïncidence inciterait le démocrate à l’inquiétude, tant la « satanité occidentale » fut injectée d’abord par le Khomeynisme, puis par les salafo-takfirismes de tout poil au cœur de l’imaginaire transmusulman. Mais cela n’est ni tout à fait faux, ni a fortiori tout à fait vrai. Tout dépend de la distinction que chacun fera entre ce qui est satanique et ce qui ne l’est point. D’autant qu’au sein même de Dar al Islam, la modernité gagne de du terrain à travers l’enseignement, la révolution audiovisuelle et numérique, l’urbanisation vertigineuse et la grande mobilité des populations.

Chaytane est avant tout un ange proscrit : « Lorsque nous avons dit aux anges : “Prosternez-vous devant Adam ! ”, ils se prosternèrent, à l’exception d’Ibliss qui refusa et s’enorgueillit : il était au nombre des incrédules » (Coran, II, 34). L’ancien ange prétexta sa provenance du feu alors qu’Adam, lui, ne fut créé qu’à partir de la poussière. Le rapport de l’imaginaire musulman au feu est demeuré emblématique de la crainte de l’Enfer. Le feu, symbole de l’audace, est aussi le contraire de la « phobie de la connaissance ». Qui, aux tous premiers mois de la vie, ne s’est-il pas brûlé au contact du feu ? Plus que l’eau, le feu fascine, séduit, engage un rapport quasi-orgastique avec les sens. Adam vivait en compagnie d’Eve (Hawwa) dans un jardin où le temps et l’espace n’avaient nul besoin d’être. « Le Démon les fit trébucher et il les chassa du lieu où ils se trouvaient » (Coran, II, 36). La sentence tomba aussitôt : « Nous avons dit : “descendez, et vous serez ennemis les uns des autres”. Vous trouverez, sur la terre, un lieu de séjour et de jouissance éphémère » (II, 36). 

La version coranique de l’histoire d’Adam et Eve est indissociable de la nature maléfique de Satan ; celui-ci est décrit comme le maître de la condition humaine ici-bas, en ce sens qu’il fut à l’origine même de l’introduction de l’homme dans le quadrillage spatiotemporel. L’Arbre de la Connaissance fut interdit à l’homme précisément pour que celui-ci demeure éternellement cet être intemporel et incorporel qui « vivait » au Paradis céleste. La version coranique adjoint le repentir d’Adam, vite transformé, notamment par la hagiographie musulmane, en Messager de Dieu. N’était-ce son repentir, la vie des hommes sur terre aurait été exclusivement faite de sang et de haine. Ce qui n’est pas trop loin de la réalité contemporaine, soit dit en passant. Alors, « Nous avons dit : “descendez tous ! Une Direction vous sera clairement donnée de ma part”. — Ni crainte ni tristesse n’affligeront ceux qui suivent ma Direction — Quant aux incrédules ; à ceux qui traitent nos signes de mensonges : “voilà ceux qui seront les hôtes du Feu” » (II, 39). Le lien est ainsi définitivement établi entre l’Enfer et Satan, le feu — de la passion charnelle notamment — et le Diable ! Aussi, un pacte fut-il scellé entre le Divin et le Malin : « (le Démon) dit : « Par ta toute puissance, je les tromperai tous, à l’exception de tes fidèles assujettis. Il (Allah) dit : « En vérité, par la Vérité je vous le dis : « de toi et de ceux qui t’auront suivi, j’emplirai les géhennes ».

En réalité, comme dans beaucoup d’autres contrées de la sphère musulmane où la religion trône au coeur du mental collectif, la question essentielle qui domine le rapport de l’homme au Chaytane, est celle, du rapport au corps ; c’est-à-dire du rapport à l’espace et au temps : « Le Démon les tenta afin de leur montrer leur nudité qui leur était cachée. Il dit : “Votre Seigneur vous a interdit cet arbre pour vous empêcher de devenir des anges ou d’être immortels”. Il leur jura “Je suis, pour vous, un conseiller de confiance” et il les fit tomber par sa séduction. Lorsqu’ils eurent goûté aux fruits de l’Arbre, leur nudité leur apparut ; ils disposèrent alors sur eux des feuilles du jardin » (VII, 30-32). 

Ce récit coranique, à l’instar de ses semblables des Evangiles et de la Torah, est révélateur de l’angoisse de l’homme face aux interrogations majeures de l’existence. L’imaginaire musulman marocain transformera cette angoisse en une multitude de certitudes à travers les contes, les légendes, le patrimoine proverbial et l’imagerie érotico-sexuelle.La puissance conférée par Allah au Chaytane est si incontournable (à chaque instant de la vie) que les prophètes — sans la protection divine — risquent eux-mêmes d’y succomber : « Nous n’avons envoyé avant toi ni prophète ni apôtre sans que le Démon intervienne dans ses désirs. Mais Allah abroge ce que lance le Démon » (Coran, XXII, 52).

Au Maroc, les djinns meublent les contes pour enfants et surtout les scénarii de leurs cauchemars. Adulte, le Marocain musulman demeure hanté par la présence des djinns (Jnouns). Verser l’eau bouillante dans l’évier ou enjamber le sang la nuit, comme le fait de se faire arracher un morceau de viande de la main, sont des actes sanctionnés par une riposte physique des Jnouns. Or, ces derniers ne sont que les agents sociaux d’un rapport bien plus pervers à Ibliss. 

Dans l’imaginaire marocain, celui-ci n’est pas nécessairement exclusivement l’être maléfique décrit par le Coran : pour qualifier l’habileté, la dextérité ou la malice d’une personne, on la comparera au Malin, à quelque ‘ifrit (diable). D’autre part, le Maroc reste considéré comme la « capitale talismanique » du Monde arabe : Égyptiens, Algériens, Saoudiens, Tunisiens et autres Libyens retiennent souvent du Maroc l’image d’un pays où l’on trouve la plus grande concentration de voyants et autres faiseurs de talismans au kilomètre carré ! Le culte des Saints aidant, le pays confirme son image de terre de la « magie » : tout au long des autoroutes et des routes principales et secondaires marocaines, le voyageur remarquera l’abondance des sanctuaires de saints.

L’imaginaire marocain a épousé grosso modo la fabuleuse – au sens propre du terme – littérature dite « jaune » où la thaumaturgie satanique est parfois présentée sous un aspect créatif, voire parfois positif. Des manuels imprimés sur papier jaune-buvard, tant au Caire ou à Beyrouth qu’à Fès ou à Marrakech, ont longtemps offert aux « cabinets de magie » du Royaume les formules secrètes de l’asservissement des Jnouns. On peut y lire que ces derniers sont de deux sortes : les soufflis (souterrains) et les ‘oulouis (aériens). Les premiers sont engagés dans les missions maléfiques tandis que les seconds ont la charge d’agir dans un sens bénéfique.Cette présence des ésotériques « mystères » et du « pouvoir des ténèbres » au centre même de l’interactivité sociétale, au cœur de l’imaginaire collectif, traduit de toute évidence une grande alliance de l’inconscient populaire aux consciences dans une résistance soutenue au rationalisme modernitaire.

A l’instar d’Allah et du Prophète, le « Chaytane marocain » concourt à la pérennisation de la sacralité des relations sociales, politiques, économiques et familiales. Personnage fantomatique et fantasmagorique, il est présent jusque dans les rapports érotico-sexuels ; deux exemples illustrent notre propos : l’impuissance sexuelle du jeune marié durant la nuit de noces — illustrée par l’incapacité de produire publiquement la preuve sanguinolente de la rupture de l’hymen — n’a d’autre interprétation dans l’imaginaire populaire (jusqu’à nos jours !) que celle du mauvais sort jeté par une personne envieuse ; la combustion du bokhour (substances parfumées et fumigènes comme l’encens) est alors prescrite pour chasser les Jnouns.

L’impuissance érectile (tiqaf) ne saurait provenir ni d’un blocage psychosomatique ni d’une défaillance physique ; elle est le fait exclusif d’une action malfaisante ! Nombreux sont les Marocains qui, consécutivement à une panne sexuelle due au stress, ou tout simplement à un déficit érotique, accourent chez un fqih ou une brûleuse de plomb pour tenter de « rompre le siège de Chaytane » et retrouver la libido (nafs).

Le Chaytane est omniprésent dans le langage et, par conséquent, au cœur de la communication sociale. « Maudis donc Satan ! », oppose-t-on souvent à une personne en colère ; les conflits sociaux, conjugaux et familiaux sont souvent justifiés par l’interférence de Chaytane.L’image visuelle du « Satan marocain » est celle d’un vieil homme devenu borgne — de l’œil gauche, grâce au prophète Job, dit-on. 

Mais il est une autre tribu de Jnouns que les adeptes des confréries religieuses considèrent comme des « résidents » de l’âme humaine, en ce sens qu’ils peuvent « habiter » celui que seule la transe peut libérer. Cette dernière est attisée par le dikr (récitation enfiévrée de prières ancestrales faites de noms d’Allah et de qualificatifs du Prophète, couplée à l’invocation d’esprits). Ainsi, Mimoun, l’un des esprits favoris des gnawas, est souvent invoqué dans leurs chants. L’Islam populaire marocain a été chercher les transes ambulatoires du Golfe de Guinée — d’où le nom de gnaoui — où triomphe le vaudou, à travers Soudan (Saâdiens), Mali et Sénégal.Nous voyons donc comment la société marocaine s’était-elle armée contre la culpabilité par la projection : « ce n’est pas moi, c’est Chaytane ! ». 

Projeter et évacuer la culpabilité vers l’invisible, c’est aussi une manière pour la société d’éviter la tension, la confrontation avec sa propre image, et, au bout du compte, esquiver tout changement structurel de la configuration seigneuriale où elle se complait. 

Wa Allah A’lam !