Interview :

«Des ultras dans la ville» est le nouvel ouvrage du journaliste et sociologue Abderrahim Bourkia.  Il s’agit de la première étude sociologique qui s’arrête sur le mouvement des ultras à travers

l’analyse aussi bien du phénomène et de sa créativité que de ses débordements qui prennent parfois une dimension particulièrement dangereuse. Abderrahim Bourkia met en avant le concept de “supporterisme” et définit les différences, entre ultras et hooligans.

Le mouvement marocain des ultras serait-il une version locale du hooliganisme qui est un phénomène universel ?

Tout d’abord, avant de donner des éléments de réponse à votre question sur la différence entre les groupes Ultras au Maroc et ceux de l’autre rive de la Méditerranée, j’aimerai bien préciser que l’on parle de deux choses différentes, qu’il ne s’agit pas de néologisme entre « supporterisme ultras » et « hooliganisme ». Ce type de supporterisme « ultra » est tout à l’opposé de la figure « hooligan », incarnation du supporterisme à la britanique des 60s, 70s et 80s.

Et au Maroc, comme ailleurs, on remarque depuis des années, une tendance à diaboliser les groupes des supporters et il est devenu courant d’apposer l’étiquette “hooliganisme” sur les ultras alors qu’il s’agit d’une chose complètement différente. Le parallèle que font les gens se fait aveuglément à cause des actes de violence. Je me permets donc de préciser : je n’utilise jamais le terme “hooliganisme” pour ce phénomène. Nous sommes bien loin de la maxime anglaise “a little bit of violence never hurts anyone” (un peu de violence ne fait de mal à personne) où les “hooligans” se donnent rendez-vous loin des yeux des policiers pour assouvir leur soif de violence.

Comment peut-on expliquer cette soif de violence ?

Le stade n’amène pas que des supporters et on ne peut pas qualifier de supporter toute personne portant une écharpe ou un maillot de telle ou telle équipe. Le stade amène à la fois le supporter ultra, le supporter aisé qui s’installe dans les tribunes, et l’affairiste ou « zeram », le voleur qui cherche la « haouta » la bonne affaire. Ceux qui composent un groupe potentiellement violent ne constituent pas forcément un groupe de supporters hétèrogènes. Cependant, le fait de se retrouver en groupe procure assurance et réconfort à ses membres.

Et les actes de violence que l’on déplore sont produits pas des individus qui composent notre société et chacun amène sa manière de faire et de vivre avec lui. Le terrain nous montre d’une manière ou d’une autre nos formes de socialisation et de sociabilité. Et comment nos jeunes communiquent et rentre en interaction entre eux ?  Dans la mesure ou les ultras et les supporters ont mauvaise presse, tant dans leurs scènes d’euphorie démesurées que dans les actes de violence constatés, on se focalise sur les actes de violence mais il serait hâtif de dire que les ultras sont les seuls et uniques responsables des actes de violence qui gravitent autour du football au Maroc. Car dire que les ultras sont responsables de cette violence sanctionne tout le mouvement du « supportérisme ». Alors que l’on affaire à des groupes ultras homogènes et la quasi-totalité des groupes ultras et des supporters ne se reconnaissent pas dans la violence et la condamnent. La question que l’on doit se poser est la suivante: les acteurs impliqués sont-ils des supporters, des « délinquants » ou bien les deux? La violence entre supporters doit être considérée comme la conséquence directe d’un processus d’interactions entre les protagonistes. D’où l’utilité d’une analyse globale afin de ne pas pointer du doigt tout le groupe/le mouvement du « supportérisme », alors qu’il s’agit en fait que de quelques éléments qui s’adonnent à ces actes de violence.

Y’a t-il moyen de faire évoluer positivement ce phénomène de plus en plus recruteur des jeunes ?

Ce supporterisme ultra a des aspects positifs que l’on gagne davantage à ne pas les occulter. Il s’agit d’une véritable alternative d’encadrement et d’appartenance vu l’absence d’espaces d’expression et d’encadrement, les membres des groupes se définissant comme supporters, saisissent les rares occasions qui s’offrent à eux pour se faire entendre. Le stade se présente ainsi comme un lieu où tous les membres se rencontrent pour s’exprimer, se donner en spectacle, chercher à être identifiés et à être reconnus et parfois même s’indigner et contester une réalité sociale contestable selon eux.  Le football n’est donc pas seulement un sport populaire, c’est aussi et surtout un moyen pour le jeune qui se sent plutôt exclu de la société de s’exprimer et de donner son point de vue sur la vie.

Et à mon avis, l’inscription au sein d’un groupe de supporters permettrait aux jeunes de s’approprier une identité propre, de construire un mode de vie, une appartenance, une identité collective face aux autres. Certains peuvent voir ce mouvement social comme naïf, dépolitisé. Alors que les chants, les banderoles et les «tifos» affichent des messages sociaux clairs liés au chômage, à la pauvreté, à l’exclusion, au mépris, à l’incompréhension…

Le stade est-il un reflet de la société ?

La violence des stades n’est que le reflet de ce qui se passe au sein de notre société. Et ce qu’on voit au stade n’est que le miroir de notre société. C’est comme la violence au sein des établissements scolaire qui ne sont pas vraiment les problèmes des écoles mais une violence qui s’y invite. Désormais, le stade ne fabrique pas d’une manière androgène la violence.

Les chansons des ultras comme في بلادي ظلموني  seraient-elles une façon de dénoncer la situation politique et social dans le pays, par une jeunesse qui en prend de plus en plus confiance ?

Cette prise de conscience n’est pas nouvelle, les supporters ultras usent depuis des années du répertoire de l’action publique et politique pour s’exprimer et dénoncer. Ce qui est nouveau ou l’apport majeur de « fi bladi dalmouni » c’est que ce chant fédère tous les supporters, et nombreux sont celles et ceux qui se reconnaissent dans chaque couplet. Autrefois impensables, des actions concertées entre supporters de différentes équipes sont aujourd’hui possibles. Ces groupes ultras se disent porteurs d’une même cause. On l’a entendu partout au Maroc, et presque la quasi-totalité des groupes ultras et supporters s’y retrouvent, en Algérie et en Tunisie, les supporters du Raja et ceux de l’Etoile de Sahel de Souss chantaient en chœurs et à tue-tête le même chant emblématique. Ainsi, nous avons remarqué une solidarité bien manifestée à l’égard de la gestion du supporterisme par les instances sportives et politiques. Et en particulier, contre les mesures, jugées répressives, les lois et règlements censés endiguer les dérives des activités des Ultras.

Comment peut-on lutter contre le phénomène de la violence dans les stades? 

Le football au Maroc est devenu un lieu d’expression de l’errance socio-économique des jeunes exclus de la société et le « supportérisme » serait un moyen d’expression, de protestation et surtout le cadre d’une construction d’identité qui exprime chez les jeunes un désir de paraître, d’exister et d’être reconnu au sein d’une société dont ils se sentent en fait plutôt exclus. L’inscription au sein d’un groupe de supporters leur permettrait de s’approprier une identité propre, de construire un mode de vie, une appartenance, une identité collective face aux autres.

Les revendications sont liées davantage aux contextes socioéconomiques du pays. Ces événements révèlent une partie des maux qui rongent notre société. L’insatisfaction des attentes élémentaires légitimes d’un groupe social est motrice de violence. Les jeunes sont en quête de visibilité. Cela peut prendre un aspect festif ou violent selon la logique partisane des groupes de supporters et des autres motivations qui évoquent davantage l’idée que l’injustice économique n’est pas sans rapport avec certains débordements de violence.

Le processus ou la solution sécuritaire ou politique ne fait que gagner du temps à court terme sans s’attaquer aux origines du fléau, et manque terriblement de moyens techniques et humains.

On ne peut s’en sortir qu’avec une combinaison socioéconomique à moyen et à long terme. On ne peut s’attaquer à la violence urbaine (dans les stades ou autres) que d’une manière rationnelle, travailler d’abord pour une justice sociale, un accès large à l’éducation, aux activités sportives et à la culture. C’est un projet pour construire une société solide et un investissement gagnant/gagnant pour notre jeunesse et notre pays.