Najib BENSBIALe Maroc est en difficultés politiques sérieuses. Tout semble à refaire. Avec un gouvernement conduit par un outsider du multipartisme national (les islamistes), c’est la crédibilité de ce qui est posé comme  »transition démocratique » qui semble problématique. D’où les ruptures partisanes programmées et la méfiance populaire accrue. L’État est ainsi en proie à de véritables gémonies…

 »Les hommes font l’histoire, disait Marx, mais ils ne connaissent pas l’histoire qu’ils font ». Cette citation rapportée par Régis Debray dans un superbe ouvrage titré  »Loués soient nos seigneurs »[1]où l’auteur raconte son amertume des temps qui passent sans enchantement, face au rêve cassé de la révolution mondiale – traduit les pincements au cœur qu’éprouvent tous les Marocains qui auraient voulu que leur pays connaisse finalement l’enracinement réel de cette  »transition démocratique » que le discours politique ne cesse de scander, a tort, depuis belle lurette maintenant.

La compétition larvée

La politique est l’art de l’affrontement pacifique. Or, qui dit art, dit engagement total, sans relâche et sans merci, jusqu’à l’accomplissement ultime. Cela est la règle d’or dans toute structure sociale où un groupe de personnes s’organise pour prendre le pouvoir, ou du moins essaie d’en exercer les parcelles tolérées (le cas du Maroc). Cette règle, bien que présente dans l’esprit volontariste des politiques marocains, ne semble pas être guidée par la quête de la victoire dans son absolu idéal. Elle serait exercée plutôt au travers de la composition factuelle d’alliances éphémères, histoire de croire que cela est transitoire, l’objectif ultime devant être – ce qui est pure hypothèse – celui d’arriver à occuper tout le terrain utile à brève ou moyenne échéance.

La compétition politique au Maroc, nous l’avons dit et nous le répéterons autant que nécessaire, s’arrête au piédestal des élections législatives. C’est à ce niveau, et à celui-là uniquement, que se réfère la dominance politique partisane nationale. Le reste, c’est-à-dire le pouvoir d’Etat, échappe à l’affrontement politique tel qu’il se compartimente dans la sphère institutionnelle nationale. Qu’est-ce à dire ?

Il est bien évident que, sur les plans constitutionnel et pratique, le pouvoir d’État marocain est structuré de telle sorte qu’aucune décision de dernière instance ne passe sans l’aval royal. Dans son formalisme institutionnel, l’État marocain est constitué, comme tout État moderne, d’un pouvoir exécutif, d’un pouvoir législatif et d’un pouvoir judiciaire. En l’occurrence, la constitution Marocaine, à travers ses âges, a cadenassé la hiérarchie, organique et fonctionnelle institutionnelle, en faisant partir et en ramenant le tout au pouvoir monarchique. L’Exécutif, qui est cet appareil de gouvernement et de gestion des affaires de la collectivité, est ainsi dynamisé de bout en bout de la chaîne exécutive par le roi, qui demeure l’organe central incontournable de et dans l’Etat.

Or, face à cette évidence, par rapport aux compromis politiques amorcés dès 1976, au lendemain de la récupération du Sahara de la main des Espagnols, il devait être dans l’ordre chronologique des choses (de ce processus appelé en son temps  »démocratique ») que le pouvoir d’Etat connaisse un glissement graduel, jusqu’à permettre aux partis politiques de s’immiscer de manière constructive et directe dans cette gestion de dernière instance des affaires de l’État et du citoyen. Le pari était – est toujours- d’arriver à une réelle transition démocratique, amorce véritable de l’État de Droit et des libertés fondamentales recherché depuis le début des années soixante du siècle passé.

Le processus électoral a donc fonctionné comme levier fondamental et unique d’activation de cette immixtion graduelle. Or, plus les mécanismes électoraux se perfectionnent, moins l’appareil d’État dominant accepte de laisser le jeu se faire sans tripatouillages. En conséquence, plus l’idée d’un État démocratique semble se rapprocher hypothétiquement, plus elle s’éloigne dans les faits saillants. D’où les tribulations qui ont caractérisé le processus politique engagé par le Maroc depuis pratiquement 1976 sous le sceau de ce que l’on a appelé pendant plus de deux décennies durant (1975-97)  »processus démocratique’‘.

Le multipartisme équation zéro

Le résultat est aujourd’hui pathétique : un appareil d’Etat chimiquement réticent à tout partage réel du pouvoir d’État, une classe politique et partisane oligarchique et amorphe, au bout du rouleau en fin de compte, une méfiance de plus en plus généralisée de la société globale et une transition en éternelle quête d’identité, qui est toujours à reconstruite et tout le temps, qui s’épuise avant de se confirmer dans sa temporalité politico-institutionnelle…

Quant-à ceux qui ont juré, depuis le 14 mars 1998, que le Maroc est en transition démocratique, ont tout simplement pissé dans leurs frocs en 2011 et en 2016, lorsqu’un outsider (les islamistes) a pris les commandes du gouvernement. Haro donc sur la pratique démocratique marocaine, dans sa substance et sa symbolique, ce qui a renvoyé le Maroc trente ans en arrière. L’année 2021 est, quant-à elle, à l’agenda des impondérables dont personne ne prévoit la finalité et les conséquences.

Cet état des choses est là parce que les politiques n’ont rien compris à la substance et à la philosophie de la révision constitutionnelle de 2011. Or, quel était l’objectif des élections et de la révision constitutionnelle de 2011 ? Tout simplement et bien évidemment ceci : la restructuration des champs de compétences des organes de l’Etat (roi, gouvernement, parlement, justice…) la mise en place d’un gouvernement responsable de sa politique, conduit par un Chef de gouvernement se réclamant d’une légitimité électorale sans contestation aucune, qui brigue ses attributions constitutionnelles, en conscience et avec courage, et une société satisfaite du cours politique des choses nationales. 

Avec l’arrivée au pouvoir politique d’Etat de cet outsider sorti des entrailles du flou normatif, le multipartisme marocain a compris, cela est lapalissade, qu’il ne sert substantiellement à rien de croire en une quelconque transition démocratique. Que celle-ci, quand bien même serait-elle revendiquée de bonne foi par l’establishment de décision politique finale – reste encore et toujours – l’alibi cultivant la dérision comme matériau de gestion politique nationale quotidienne et brimant l’ego altruiste du bon citoyen.

Conséquence ultime de ce jeu de dupes : depuis ce fameux automne 2011, les partis politiques marocains, notamment ceux composant la majorité actuelle, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, ataviques et blafards. Ils se tirent constamment dans leurs propres pattes. Les déchirements internes, conjugués au dépeçage organique des structures, font désormais le lit de ruptures programmées et/ou accomplies, des remises en cause d’alliances contre-nature et qui tissent en profondeur la toile de l’inflation partisane, l’inflation multipartisane marocaine.

De transition démocratique, l’appareil d’Etat n’en a ainsi plus cure. Ce qui confirme l’hypothèse classique avancée par nombre d’analystes et d’observateurs politiques travaillant sur le Maroc politique : le passage étatique d’une société politique absolutiste éclairée à un état second est là omnisciente. Il devient désormais compliqué de faire des pronostics quant-au devenir structural de l’État national, qui semble être en éternelle refondation.

Dans cette non-perspective, insondable à bien des égards, les sous-pouvoirs occultes gangrènent la décision politique de dernière instance, balisant ainsi le terreau de l’impopularité de l’Exécutif national, formalisant la défiance populaire à l’égard les institutions nationales et renforçant les oppositions radicales.

Car, en effet, que se passe-t-il aujourd’hui au Maroc pour en devenir inaudible ? Ce sont les services de sécurité et de commandement paramilitaire qui semblent re-guider la décision et les préférences étatiques. Or, on le sait, à chaque fois que les organes de sécurité (police politique, armée et services divers de renseignements) se mêlent de politique, la société s’ébrèche sous le forcing du muselage. À partir de cet instant, la rupture entre l’appareil d’État et la société globale est consommée, d’où tous les scénarii possibles.

Et, dans tous les cas de figures envisageables, le gouvernement actuel est condamné à subir toutes les gémonies, même et surtout celle y voyant un pâle reflet de ce qu’aurait pu être, dès 2011 de décevante mémoire, le Maroc de l’espérance démocratique en transitions répétitives, voire éternelles et permanentes.

Qu’en déduire ? La porte est grande ouverte à tous les courants d’air, néfastes et boulimiques.

Najib BENSBIAChercheur universitaire. consultant en ingénierie sociale et en expertise medias. ancien chef de cabinet du ministère du développement social (2004-2007).


[1] ‘’Loués soient nos seigneurs’’, Régis Debray, Gallimard, 1996.