Au Maroc, parler des inégalités est devenu un sujet de discussion permanent. Les uns le font avec passion et énervement, tellement ils sont révoltés par ces inégalités, les autres avec fatalisme et détachement parce qu’ils sont persuadés qu’elles sont “normales” et “naturelles”. Certains vont même jusqu’à citer le coran qui confirmerait cette dernière thèse.

Dans un précédent article, j’avais estimé que cette fracture sociale, c’est-à-dire ce fossé béant qui grandit chaque jour entre les plus riches et les plus nantis, qui sont minoritaires, et les plus pauvres et les plus démunis, qui constituent la majorité, risquait d’avoir des conséquences désastreuses sur l’équilibre de notre pays.

Nous avons beau relevé à juste titre les pas gigantesques réalisés ces dernières années par le Maroc, que ce soit au niveau politique, économique et même social, nous ne pouvons pas occulter le fait que de nombreux, très nombreux concitoyens continuent de vivre dans des conditions déplorables.

Il est vrai qu’il n’y a pas un seul pays au monde, que ce soit en Europe, en Asie, en Amérique ou ailleurs, où ne persistent des tranches de la population vivant dans une forme plus ou moins de pauvreté, mais tous les pauvres du monde ne se ressemblent pas.je préfère laisser le “revenu par tête d’habitant” et le “seuil minimum de pauvreté” aux économistes et aux sociologues.

D’ailleurs ces données sont souvent avancées soit pour nous cacher certaines vérités soit pour nous en faire adopter d’autres. Toujours est-il, qu’on l’admette ou non, un démuni français, suisse ou américain, pour ne citer que ceux-là, n’a rien de comparable avec ses “collègues” malien, malaysien ou marocain.

Au Maroc, nous avons l’habitude d’avancer une prétendue solidarité sociale qui ferait en sorte qu’il n’y aurait pas de “famine” chez nous. Autrement dit, tout le monde mangerait plus ou moins à sa faim. Certes, nous ne pouvons pas nier que nous avons pour la plupart baigné dans cette culture du “partage”, notamment avec les mendiants qui nous interpellent dans la rue ou bien qui frappent à nos portes. Mais cette culture, sans amorcer une vraie tendance à la disparition, est en train de susciter une réelle résistance, voire un rejet qui semble s’organiser lentement mais sûrement.

Dans tous les cas, ce n’est pas parce que nous donnons, régulièrement ou de temps en temps, une piécette ou un morceau de pain aux pauvres, que nous allons finir par combler le fossé social qui ronge notre pays et qui l’empêche de passer de l’autre côté de l’archaïsme et du sous-développement.

Certains esprits qui se veulent éclairés veulent parfois nous convaincre que c’est par la “méritocratie” que le Maroc finira par vaincre le sous-développement. Derrière cette théorie se cache une croyance têtue qui estime que les pauvres seraient responsables de leur pauvreté parce qu’ils ne voudraient pas travailler ou pas assez.

Or, qui pourrait nous expliquer pourquoi, par exemple, des milliers de paysans sont obligés de migrer vers la ville où ils deviennent très vite des parias, détestés ou méprisés par les citadins “pure souche” ? D’ailleurs, ces derniers pensent avoir trouvé le bon mot pour caractériser nos villes : “rurbaines”. S’ils croient que ces gens-là viennent de gaieté de coeur, qu’ils aillent voir là d’où ils viennent, et qu’ils essayent de comprendre pourquoi et comment ils ont laissé tomber leurs terres et celles de leurs ancêtres pour venir en ville et devenir des marchands ambulants, des gardiens de voitures ou des cireurs de chaussures.

Et puis, après cette émigration plus ou moins forcée en ville, où, selon vous, ces nouveaux faux citadins habitent ils ? Dans quelles écoles inscrivent-ils leurs enfants ? Et dans quels hôpitaux se soignent-ils, eux et leurs familles ? D’aucuns aujourd’hui s’offusquent de l’allure “campagnarde”, sale et anarchique que prendraient certaines de nos villes, notamment celles connues pour leur modernisme et leur modernité, mais aucun ne veut se poser la question de savoir comment ces gens-là sont arrivés là un jour, ni de ce qu’on doit en faire.

Peut-être, selon eux, il faudrait les renvoyer chez eux, ou même, pourquoi pas, les jeter à la mer ? Non, les pauvres, qu’ils soient d’anciens et vrais citadins ou de nouveaux “rurbains”, ne sont pas responsables de leur pauvreté. Les vrais responsables, ce sont nous. Nous, je le répète toujours, c’est notre classe politique de plus en plus soumise et détachée de la réalité, notre bourgeoisie dite nationale qui vit au pays comme si elle y était juste en vacances, et notre élite intellectuelle devenue aphone et accrochée à son téléphone dans l’attente d’un hypothétique poste haut-placé.

Je pense que si nous continuons comme cela, c’est-à-dire à ne rien faire vraiment pour diminuer ce fossé social qui s’élargit de jour en jour, un jour nous risquons tous, riches ou pas, de tomber dedans.

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma