Sa Majesté le Roi du Maroc, Chef de l’Etat, a créé, constitué et nommé la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD). Dès l’annonce de sa composition, des avis naturellement opposés ont réagi. Mettons de côté les opinions inconditionnellement positives à toutes les initiatives royales et AnalyZons les appuis sincères à la création de cette commission, tout autant que les oppositions (ou les suspicions) qu’elle suscite. Aussi, cherchons en nous-mêmes, sincèrement, les raisons pour l’appuyer et/ou s’y opposer.  

Depuis des décennies, le Maroc a délégué la pensée sur son avenir aux autres. Durant l’ère de Feu Hassan II, la Banque mondiale et le Fond monétaire international ont remplacé et mis à l’ornière les services de planification de l’Etat. À travers le programme d’ajustement structurel des années 80, le Maroc a cédé une partie de sa souveraineté pensive à ses débiteurs.

Cette situation n’a pas beaucoup changé depuis l’intronisation du Roi Mohamed VI, mais s’y est ajoutée une autre forme de délégation de la pensée : le recours aux cabinets internationaux pour doter les « décideurs » (peut-on sincèrement les nommer ainsi, s’ils ne font que subir la pensée des autres ?) de visions, de stratégies et de programmes. Tous nos ministres se sont ainsi transformés en managers de projets, producteurs de tendances mais jamais producteurs de sens.

La CSMD est une tentative de réconciliation de l’Etat avec sa capacité à penser par lui-même. En faisant appel à des femmes et des hommes marocain(e)s, la commission crée les conditions, au moins apparentes, d’une endogénéisation des choix structurels et structurants de l’Etat. 

Au sujet de la composition de la commission, la diversité des horizons (public, privé et associatif), de genre (représentation féminine) et de sensibilités (conservatrice, libérale et de gauche) est un atout, même s’il est légitime de regretter que les jeunes (les vrais jeunes qui ont moins de 30 ans) ne soient pas représentés. Ces membres sont nommés dans une logique anti-démocratique platonicienne.

Dire cela, ne constitue en rien une critique, c’est juste un fait. La commission est le constat d’échec de la transition démocratique au Maroc. Elle constitue un recours au principe hiérarchique et à la verticalité, en faisant appel à une noblesse d’Etat reconnue par le monarque (qui l’a nommée) pour telle. Certaines figures ont déjà participé à plus d’une commission avant de siéger (encore) dans celle-ci. Pourront-ils sortir du cadre qu’ils ont contribué, non pas à concevoir (nous avons déjà dit que cette conception a été déléguée pendant des décennies), mais à asseoir ? 

Certains, pas très nombreux (que personne ne s’inquiète), protestent tout doucement contre le remplacement de la démocratie par les commissions. Celles-ci étant la révélation de la minorité des citoyens et la proclamation des tuteurs. Ont-ils tort ? Bien-sûr que non. Mais est-ce nouveau ? Depuis quand le Maroc était-il une réelle démocratie ? Depuis quand les partis politiques n’agissent-ils plus en toute autonomie ? Pourquoi alors les effarouchés n’en disaient-ils rien avant ? La contestation de monsieur Nabil Benabdellah (en particulier), à ce sujet, manque tellement de crédibilité qu’elle est à la limite de la caricature. La politique est une affaire de calendrier et en la matière, notre cher camarade est très en retard, pour ne pas dire hors-jeu …  

Mais en même temps, l’avis rendu public de monsieur Hamid Bouchikhi, membre de la commission et qui juge ses concitoyens (d’origine, faut-il le rappeler) non aptes pour la démocratie a de quoi inquiéter. C’est le problème de la double nationalité. Et à ce niveau, la sélection des membres a failli. Ce cas, en particulier, montre que l’endogénéisation qui constitue, me semble-t-il, le principal acquis de la commission à sa naissance, n’est pas assurée par la seule nationalité marocaine des membres.

Encore faut-il vérifier les dépendances, les préjugés, les partis pris, les interconnexions et … la capacité à sortir du cadre, ne serait-ce que le moment d’une pensée.  Par scepticisme, non naturel mais appris en 50 ans de nationalité et de résidence marocaines, je ne puis m’interdire de penser à l’expérience du bilan de 50 ans d’indépendance. Celle-ci quoique prometteuse, avait fini par enraciner le Maroc dans des choix stratégiques congloméraux qui ont produit l’illusion de la croissance sans jamais inscrire le pays dans la dynamique réelle du développement.

Pire encore, sur un plan politique, toutes les recommandations de ce rapport ont fini par constituer le projet idéologique et le programme politique du PAM : parti cancer de la vie politique du Royaume du Maroc.

Comment vérifier que cela ne se répètera pas ? Faut espérer que depuis, les intentions soient devenues plus pures.  C’est ainsi que, comme toujours face à toute initiative politique, chaque avantage est porteur de son lot d’inconvénients et inversement. La réalité factuelle est cependant que le Maroc a vraiment besoin de construire une vision commune de développement qui soit autant ambitieuse, inclusive qu’égalitaire (au niveau des droit et des obligations).

A titre personnel, c’est autour de ces trois piliers que je me permettrai de juger l’expérience de la CSMD. Dans 7 mois, peut-être plus … 

Hassan ChraibiUniversitaire et Chercheur en Sciences de Gestion. Il est Co-fondateur de la plateforme AnalyZ