Par Mohamed BOUMNICH*

Comment un pays, sans grande difficulté, peut joindre en l’espace d’une génération, le peloton des pays développés ? Comment d’autres pays comme la Malaisie, le Taiwan, la Corée, le Japon, ont réalisé une croissance de 60% en l’espace de 7 ans ?

Edouard Parker[1], soutient dans son livre « Objectif 10% de croissance » :

« Aucun génie particulier n’est véritablement requis, rien ne repose sur la richesse du pays, seule compte la capacité des hommes : aucune nation n’en est privée ».

E. Parker part d’une observation simple, frappante et a priori extraordinairement pessimiste. La situation actuelle, avec d’un côté les pays dits riches qui ont du mal à maintenir une croissance régulière qui endiguerait la grande vague du chômage, avec, de l’autre côté, le tiers monde, une misère qui augmente le plus souvent au même rythme que la population et des nations tout bonnement menacées de disparaître, c’est plus que préoccupante.

Pire que la bombe atomique, pire que toutes les calamités naturelles, la « bombe misère » dit-il « est en train d’éclater en une déflagration silencieuse sur la planète entière sans que personne apparemment ne s’en soucie » et va jusqu’à déclarer : « c’est la première fois dans l’histoire que l’on compte autant de très pauvres, de mal nourris et d’analphabètes sur terre».

 Trois objections viennent à l’esprit : d’abord, l’idée est trop simple, trop évidente même, pour avoir la moindre chance de représenter « la » solution, celle qu’aucun expert n’aurait aperçue jusqu’ici pour terrasser le fléau du sous-développement. Ensuite, il ne suffit pas de décréter une augmentation du taux de croissance pour qu’elle se réalise. Si c’était possible, cela se saurait. Enfin, même si on y arriverait, comment envisager ainsi un rattrapage des pays développés qui réalisent une croissance d’environ 3% les bonnes années !

Trois critiques que balaie sans hésiter E. Parker pour défendre son programme baptisé la « haute route ».

La croissance est la première et la seule priorité, considérant que toutes les autres contraintes seront rapidement satisfaites si les revenus augmentent. Les fameux « dragons » asiatiques (Corée du Sud, Singapour, Hong-Kong, Taiwan) ont réussi, tout à fait volontairement, à se montrer et à accrocher le train des pays développés en l’espace d’une génération.

Partant de l’exemple du Ghana, beaucoup mieux pourvu en ressources naturelles, et de la Corée du Sud qui n’avait qu’une vocation agricole dans les années 60, aujourd’hui, le revenu moyen du Coréen est près de quinze fois supérieur à celui du Ghanéen qui a pourtant augmenté de 50% pendant cette période. La seule grande différence à l’avantage de la Corée, et qui a fait toute la différence, effectivement, c’est sa politique économique (à l’opposé de la vision socialiste « orthodoxe » du gouvernement Nkrumal[2]). Une politique qui n’a nécessité aucune autre ressource outre le facteur humain puisque le pays ne possédait aucune richesse particulière : ni pétrole, ni minerais, ni même une tradition industrielle quelconque.

Il ne suffit pas de trouver le chemin de l’essor du revenu national, il faut atteindre un niveau minimum de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) de 10% par an, et pendant plusieurs décennies, comme l’on fait précisément les « dragons ». Pourquoi 10% ?

Parce que, en deçà de ce rythme, le risque est grand de voir la croissance n’être qu’un feu de paille et rater son but réel qui est d’éradiquer la pauvreté. Ce rythme de croissance de 10% est obtenu par la conjugaison de l’effet productivité, évolution démographique et amélioration du niveau de vie :

  • 3% sont nécessaires pour étaler le flux démographique (2% dans le meilleur des cas) ;
  • 4% comme taux d’amélioration annuelle de la productivité dans les divers secteurs en moyenne. Mais, il faut savoir que ce résultat déjà impressionnant ne résout pas le problème pour l’ensemble de la population. Seuls en bénéficient, ceux qui disposent déjà d’un outil de travail ;
  • 3% comme taux de croissance qui permet de réduire progressivement le sous-emploi. Sans cet effort supplémentaire, on risquerait de voir la croissance conduire à une aggravation des inégalités et des tensions sociales, qui viendraient bien vite annuler le plus souvent, à la suite de désordres, les gains déjà réalisés.

Au total 3% + 4% + 3% = 10%

Un tel taux n’est pas inaccessible « puisqu’il » est très supérieur à celui des pays développés. Il est, au contraire, accessible « parce qu’il » est double ou triple de celui de l’Europe ou des Etats-Unis. Il n’y a là nul paradoxe. C’est précisément dans les pays riches, où la démographie est stagnante et les inégalités à peu près supportables, qu’un taux de croissance de l’ordre de 3% peut être permis.

Les DIX règles pour atteindre l’objectif 10% de croissance

La recette de l’objectif 10% se résume dans trois groupes totalisant dix commandements.

A. Volonté politique d’abord (3règles) :

  1. Volonté populaire et Gouvernementale expresse d’une croissance à 10% par an. Ce n’est pas par hasard, mais par une volonté unanime qui doit s’inscrire comme une priorité absolue et décidée, avec le soutien de la population pour canaliser toutes les énergies vers cet objectif.
  2. La seconde règle consiste en « la création d’un cadre juridique propice au développement ». Le minimum consisterait dans la suppression des barrières administratives qui paralysent le droit d’entreprendre, construire et appliquer une législation anti-fraude et anti-corruption assurant la transparence et l’équité de la règle du jeu. On pourrait par exemple créer une agence locale sous la forme de Centre de Formalités Administratives où chaque Entrepreneur, en remplissant un formulaire unique, sera immatriculé à l’ensemble des organismes (Registre du commerce, des Sociétés, Organismes sociaux, INSEE, Centre des Impôts,…).
  3. La troisième règle implique que les autorités admettent « la reconnaissance pleine et entière du droit de libre accès des citoyens au marché mondial et national et fassent le choix de l’exportation manufacturière comme moteur de la croissance. En clair, il faut une économie ouverte et abandonner la croyance au développement autocentré, et se concentrer sur les activités qui procurent un avantage concurrentiel sur les autres nations.

B. Libération économique (3 règles) :

  1. La première règle s’annone ainsi : »Libération des salaires, y compris vers le bas si nécessaire ». Ainsi et ainsi seulement, estime E. Parker, on peut obtenir dans un premier temps l’accès au marché du travail des plus pauvres, de ceux qui n’ont ni emploi, ni capital d’aucune sorte. Cette règle a comme but de réaliser le plein emploi et la participation de tous à la « haute route ».
  2. Deuxième règle : « libérer les prix ». E. Parker assure qu’il « existe une corrélation inverse directe entre le taux de croissance du PIB et le niveau de distorsion sur les prix ». En d’autres termes, trafiquer les prix par les diverses formes de l’intervention de l’Etat est un frein à la croissance.
  3. Enfin, « il faut libérer le cycle vertueux de l’épargne et de l’investissement » grâce à des mesures techniques (ne pas décourager l’épargne) ou des mesures de bon sens (orientation des investissements vers des marchés existants et non pas de façon autoritaire et sans suivi.

C.   Solidarité (4 règles) :

     Ce troisième et dernier groupe qui pourrait s’intituler « les règles de solidarité » est de coloration politique, économique et d’éducation.

  1. La première règle édicte que l’Etat doit rester « à sa place  et rien qu’à sa place, celle de guide de la Haute route ». Les équilibres ou déséquilibres qui résultent du marché corrigent les erreurs de choix.
  2. La deuxième règle consiste à « mettre les jeunes éduqués en situation de responsabilité ». La légitimité des gouvernements restera de veiller à l’espoir d’une vie meilleure. Une attention toute particulière doit être accordée au système éducatif et à sa place à former en priorité des hommes utiles au développement du pays.
  3. La troisième règle est l’instauration d’une « solidarité des nations pour l’ouverture des pays riches aux exportations du Tiers monde ». Il doit être recherché une alternative à l’aide classique au développement.
  4. La quatrième règle et dernière des dix commandements : « un minimum de saine gestion de l’économie est nécessaire » permet E. Parker de rappeler que c’est précisément parce qu’aucun génie particulier n’est véritablement requis pour suivre la « Haute route ».

     Le raisonnement d’E. Parker est simple et contient beaucoup de vérités. Plus question de soutenir, sans hypocrisie, que s’il y a échec c’est la faute des dirigeants. Plus question non plus de croire que la croissance est l’affaire de tous : un pays se développe harmonieusement ou ne se développe pas. Rien n’oblige à croire que le scénario de la « Haute route » est une affaire de volonté : de 1981 à 1992 la Malaisie a réalisé 60% de croissance en 7 ans !

Pourquoi pas le Maroc ?


[1] Ingénieur consultant, Ancien conseiller technique de plusieurs ministres français, Directeur du plus ancien institut privé d’analyses prospectives internationales à Paris.

[2] Kwame Nkrumah, né le 21 septembre 1909 à Nkroful (alors Côte-de-l’Or (colonie britannique) et actuel Ghana) et mort le 27 avril 1972 à Bucarest (République socialiste de Roumanie), est un homme politique indépendantiste et panafricaniste qui dirigea le Ghana indépendant, d’abord comme Premier ministre de 1957 à 1960, puis en qualité de président de la République de 1960 à 1966.

*Mohamed BOUMNICH, Ingénieur économiste Arts et Métiers, Paris. Il est Directeur Qualité et Risques. Il est également Président Fondateur d’Initiatives France-Maroc ONG